Villes exemplaires, villes déchirées
N° 10 Printemps 1994
Villes portuaires ouvertes par nature aux voyageurs de toute
provenance. Escales d’un jour, devenues asiles pour la vie. Villes
accueillantes pour ceux qui, persécutés ailleurs pour leurs différences,
ont pu y trouver refuge. Villes prospères aux activités innombrables,
cibles des ambitions et des fortunes les plus diverses… Telles furent les
cités phares de Méditerranée, devenues plurielles au fil du temps pour
avoir accueilli tant de diversité… Villes exemplaires pour avoir offert à
leurs habitants, dans la multiplicité de leurs appartenances et de leurs
cultures, les conditions d’une coexistence intelligente, ces cités, nées de
la grande variété des cultures qui se sont développées autour de la
Méditerranée, ont elles-mêmes, de par la nature de l’organisation sociale
qu’elles ont générée, été la source d’une pluralité sans cesse
renouvelée… Multiples, elles ont attirés les différences. Ouvertes, elles
ont absorbé les arrivants. Elles se sont épanouies, aménageant leur
structure urbaine en fonction de cette foule de communautés, de langues,
de religions et de toutes les expressions qu’elles ont su faire naître. Elles
furent le lieux de prédilection des rêveurs, des poètes, des grands
voyageurs, de toutes les âmes curieuses que les horizons familiers ne
pouvaient plus contenter… Cités modèles pour les universalistes en
quête d’une culture sans frontière, elles représentent pour les humanistes
un idéal de coexistence qui semble aujourd’hui de l’ordre du mythe, tant
les manifestations des replis identitaires et des conflits entre les
communautés sont violentes et ne semblent laisser aucune chance de
survie à ce modèle qui, en l’absence d’une volonté politique, voit se
transformer les raisons mêmes qui ont rendu possible cette coexistence
harmonieuse en autant de facteurs de destruction.