À l'iReMMO

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Avant-propos

Agnès Levallois:

De quoi Qatar est-il le nom ? Cette réflexion revient comme un leitmotiv depuis des mois tant les interrogations sont grandes sur les visées de ce petit émirat de la péninsule arabique qui joue dans la « cour des grands » aussi bien sur les plans diplomatique, financier, culturel, médiatique, religieux que sportif.
PDF - 80.9 ko
Version PDF

La finalité de ce dossier est de mieux comprendre ses ambitions en traitant d’aspects moins connus que ceux ayant trait au rôle d’Al- Jazeera ou de sa politique étrangère qui sont régulièrement analysés surtout depuis le déclenchement des mouvements de contestation dans le monde arabe il y a deux ans. Ainsi, Jérôme Lavandier revient sur le processus historique de la reconnaissance du peuple qatari et de la création de l’État du Qatar ainsi que sur le rôle central joué par la famille Al-Thani. On comprend à travers le processus de formation de cet État sa volonté de se démarquer des deux voisins encombrants que sont l’Arabie saoudite et l’Iran et de pouvoir exister en tant que tel sur la scène non seulement régionale mais internationale. Le Qatar est dans une position d’équilibriste entre Riyad et Téhéran tout en étant allié des États-Unis [1]. Rappelons aussi que ce pays maintient des liens étroits avec les mouvements islamistes de la région et accueillant sur son sol des responsables comme le palestinien Khaled Mechaal, l’ancien responsable du FIS algérien Abbasi Madani ou encore un bureau de représentation des Talibans. Enfin, s’il se présente en défenseur de la cause palestinienne, ou tout au moins du Hamas [2], il garde un lien avec Israël [3].

Tout a commencé, en 1996, avec le lancement de la chaîne de télévision satellitaire Al-Jazeera qui a bouleversé le paysage médiatique de la région et qui a donné au Qatar une incroyable visibilité. Cela a été particulièrement le cas depuis le déclenchement des bouleversements qui se déroulent dans le monde arabe depuis deux ans. Pour reprendre l’expression d’Hala Kodmani s’agit-il d’une stratégie d’influence ou d’une OPA sur ces mouvements ? En effet, on a vu ce pays jouer un rôle actif en soutenant les révoltes, mais de façon sélective, et en obtenant par là-même une visibilité internationale inespérée. L’émir n’a pas ménagé sa peine en s’impliquant en Tunisie, en Egypte, en acceptant de fournir une couverture arabe à l’intervention militaire en Libye et en jouant un rôle de premier plan auprès de l’opposition syrienne au point de se retourner contre son ami Bachar al-Assad. Cet activisme suscite des réticences et l’émir a été accueilli par un « dégage » lorsqu’il s’est rendu à Tunis en tant qu’invité d’honneur des célébrations du premier anniversaire de la révolution tunisienne [4]. La crainte d’une influence forte de l’émirat a été renforcée par la nomination de Rafik Abdessalem, gendre du chef du parti Ennahda et ancien chef du département de recherche au centre d’études de la chaîne Al-Jazeera au poste de ministre des Affaires étrangères.

Dès que l’on parle du Qatar viennent à l’esprit ses formidables richesses qui lui permettent de mener des projets à portée internationale. Connu pour son commerce des perles au siècle dernier, l’émirat est aujourd’hui l’un des plus importants détenteurs de gaz au monde. Perla Srour-Gandon analyse dans son article sa stratégie gazière axée sur le gaz naturel liquéfié qui est exporté et qui lui permet, avec les revenus qu’il en tire, de diversifier son économie dans différents secteurs tels que l’éducation le sport, l’immobilier ou l’industrie [5] L’émir cheikh Hamad bin Khalifa al-Thani est conscient de la nécessité de renforcer l’économie en la diversifiant et la vision qu’il en a est définie dans la « Qatar National Vision 2030 » qui formule la stratégie nationale à moyen terme avec l’objectif de faire de l’émirat un « pays prospère qui offre une justice économique et sociale pour tous et en harmonie avec la nature ».

La diversification est bien évidemment vitale pour le devenir de l’émirat mais se pose la question de savoir ce que pense la population qatarie de l’évolution de son pays car le pouvoir est détenu par quatre personnes seulement qui en décident : l’émir, son Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Hamad bin Jassim bin Jabor al-Thani [6], Cheikha Mozah, épouse préférée de l’émir qui a pour mission de donner à l’étranger l’image d’un émirat moderne et, enfin, le prince héritier Tamim. Karim Sader s’intéresse à la situation intérieure du pays et à la façon dont est vécue cette marche qu’il qualifie de forcée vers la modernité occidentale dans un environnement fortement imprégné de wahhabisme. Les Qataris, minoritaires puisqu’ils ne représentent que 20 % de la population, ne voient pas tous d’un bon oeil la politique suivie par leur émir et affichent même leurs rancoeurs à l’égard d’un monde occidental de plus en plus perçu comme un adversaire du monde musulman. Mais à lire Karim Sader il ressort que le véritable « talon d’Achille » de l’émir est au sein même du palais car l’histoire de ce pays est une succession de coups d’Etat.

Ce pays qui connaît l’un des taux de croissance les plus élevés au monde, dispose d’une image avant-gardiste tout en abritant sur son sol le cheikh Youssef al-Qaradawi, célèbre prédicateur qui joue un rôle très important dans la société qatarie et dans le monde musulman de façon plus générale. En effet, d’origine égyptienne il a quitté son pays en raison de son appartenance à la Confrérie des Frères musulmans et a trouvé refuge à Doha où il enseigne à l’université. Il dispose également d’une émission religieuse sur Al-Jazeera dans laquelle il dicte les règles de bonne conduite des musulmans avec des positions extrêmement conservatrices sur les questions de moeurs qui n’ont rien à voir avec le rôle joué par Cheikha Mozah : une fois encore un grand écart, caractéristique de ce pays !

Grand écart également si l’on prend les fabuleux investissements dans le domaine du sport et, tout particulièrement, du football. Sébastien Abis nous entraîne dans le désir de puissance du Qatar où l’industrie du football apparaît comme le secteur sportif prioritaire avec l’organisation de la coupe du monde en 2022 dans un pays où les températures atteignent les 50° en été. L’argent n’étant pas un problème, les stades seront climatisés et tous les moyens déployés afin que les conditions soient optimales pour les sportifs et leurs supporters. On peut aussi imaginer qu’il présentera une nouvelle fois sa candidature pour accueillir les Jeux olympiques d’été de 2024 ou 2028 après que le CIO ne l’ait pas retenu pour 2020 en dépit des importants moyens qui avaient été mis en oeuvre pour obtenir gain de cause. Le football ne doit pas cacher les investissements dans d’autres activités sportives, la santé des sportifs et les relais médiatiques comme la chaine Beln Sport, appartenant au groupe Al-Jazeera et dirigé par Nasser al-Khelaifi, président du PSG. Rien n’est laissé au hasard et chaque ambition est déclinée sous tous ses aspects.

Autre domaine auquel s’intéresse le Qatar, la sécurité alimentaire car bien qu’extrêmement riche, le pays est vulnérable devant importer plus de 90% de ses besoins alimentaires. Matthieu Brun expose dans son article « Qatar, une stratégie agricole au service de la puissance  ? » la stratégie consistant à acquérir des terres à l’étranger et à mettre en place un programme national de sécurité alimentaire. Les ressources en eau sont un problème car ce territoire désertique ne reçoit que 987 litres d’eau par m2. Mais l’émir ne pouvant pas se contenter de trouver des solutions à sa seule situation, il a créé l’Alliance mondiale des pays désertiques. Le secrétaire général de l’ONU s’est empressé de le féliciter pour cette initiative à laquelle il apporte le soutien de l’organisation internationale.

La politique de cet émirat est empreinte d’une cohésion qui consiste à être leader dans les domaines dans lesquels il s’investit, comme s’il devait toujours faire oublier sa petite taille qu’il compense largement par ses capacités financières. Mais il convient de s’interroger sur la situation financière du pays car la baisse du prix des hydrocarbures, le resserrement du crédit et l’endettement élevé de l’économie pourraient menacer les positions du Qatar surtout si des tensions géopolitiques devaient se manifester autour de la question du nucléaire iranien.

Un autre terrain à analyser est celui des relations entre la France et le Qatar car il ne se passe pas un jour sans que l’on annonce que l’émirat a pris des participations dans telle société ou acheté tel immeuble emblématique de la capitale française sans parler du fonds d’un montant de 50 millions d’euros que l’émir voulait mettre à disposition de projets associatifs dans les banlieues. Face au tollé que cela a suscité, l’annonce ayant été faite en pleine campagne électorale, le gouvernement de Nicolas Sarkozy l’avait gelé. Depuis, la Caisse des dépôts et consignations et la Qatar Holding ont signé un protocole d’accord pour co-investir dans les petites et moyennes industries avec un capital de 300 millions d’euros auquel participeront les deux entités. Mais qu’en est-il réellement des relations entre les deux pays ? Les engagements du Qatar en France semblent sans limites. Jean-François Coustillière revient sur l’historique des cinq dernières années, le quinquennat de Nicolas Sarkozy ayant créé des conditions extrêmement favorables au développement des relations bilatérales. Bien sûr la proximité entre les deux responsables est avancée comme explication mais elle n’est pas suffisante et les Qataris ont pris soin de maintenir le lien avec le nouveau président français même si ce dernier a pris soin de déclarer qu’il entendait sortir du « tout Qatar » [7]. C’est ainsi qu’il a réservé sa première visite dans le Golfe à l’Arabie saoudite. Ce dossier ne serait pas complet sans un éclairage sur le Qatar et l’islam de France analysé par Haoues Seniguer. Ce chercheur émet l’hypothèse que l’émirat entend développer un nouveau leadership sur les mouvements islamistes et qu’il s’est attaché pour cela les services de Tariq Ramadan [8]. Ce dernier pourrait alors conduire le projet de réforme religieuse sous la tutelle financière de Doha et se transformer ainsi en relais diplomatique et religieux du régime. Il est évidemment intéressant pour l’émirat qui investit dans tous les domaines de regarder de près les Européens de confession musulmane !

Une fois ces différents éléments exposés que peut-on dire de la politique tous azimuts du Qatar ? Il a réussi à obtenir le statut de membre associé de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) lors du dernier sommet de l’organisation qui s’est tenu à Kinshasa en octobre dernier. Cette entrée directe comme membre associé sans passer par la « case observateur » a suscité des remous, l’émirat n’étant pas francophone même si ses dirigeants sont francophiles. C’est un autre signe de sa volonté d’être présent dans toute enceinte lui permettant d’avoir de l’influence. L’Afrique francophone intéresse le Qatar comme le montre le projet de la chaîne Al-Jazeera en français qui pourrait voir le jour à Dakar ainsi qu’une volonté de développer un réseau d’établissements scolaires sur le continent africain. Mais les déconvenues récentes du lycée Voltaire de Doha montrent les limites du système [9].

L’intérêt du Qatar ne se limite pas à la seule francophonie. Il vient d’être annoncé que Al-Jazeera, encore elle, venait de racheter la chaîne américaine, Current TV, cofondée en 2005 par l’ancien vice-président Al Gore. Elle ambitionne de conquérir le public américain en en faisant une chaîne d’information qui lui est destinée pour reprendre les termes du communiqué de presse. Les relations entre la chaîne qatarie et Washington sont très mauvaises car elle est celle qui diffusait les vidéos d’Oussama ben Laden [10]. Raison pour laquelle de nombreux diffuseurs refusaient même de proposer Al-Jazeera en anglais lancée en 2006.

Cet émirat peut-il surmonter ses grandes fragilités en internationalisant sa politique ? Cette volonté exprime sa nécessité « d’acheter une assurance vie » et d’être moins fragile. Mehdi Lazar expose la diplomatie d’engagement de l’émirat et analyse sa nécessité d’exister sur la scène mondiale afin de réduire ses vulnérabilités. Doha, allié de Washington dont la chaine de télévision relaie les messages d’Al-Qaïda ; Doha, premier émirat avec le sultanat d’Oman à entretenir des relations diplomatiques avec Israël tout en accueillant des islamistes palestiniens ; Doha soutien des révolutions arabes qui condamne un poète à la prison à vie pour avoir critiqué l’émir et fait l’éloge du « printemps arabe » [11].

Un autre grand écart existe celui de l‘ouverture sur le plan extérieur alors que le pays est conservateur. D’ailleurs, la présence de Cheikha Mozah aux côtés de son mari lors de déplacements dans les capitales occidentales ne plaît pas aux franges les plus conservatrices de la société.

A la lecture des différentes contributions de ce dossier il ressort que les fragilités sont plus internes qu’externes, que l’émirat a été secoué par différents coups d’État qui se sont tous déroulés au sein du palais. En outre, une partie de la population qatarie s’inquiète de la modernisation imposée par la famille régnante, la politique de nationalisation des emplois peine à devenir réalité en dépit des efforts menés par les autorités de développer une « économie du savoir », de former une élite afin d’être moins dépendant de l’extérieur. Les résultats des élections qui devraient se dérouler dans le courant de l’année 2013 afin de désigner les membres du conseil consultatif seront intéressants. Si les conservateurs l’emportent cela poussera t-il l’émir à revenir sur sa politique d’ouverture et sa diplomatie extrêmement ambitieuse ou bien continuera t-il dans la voie sur laquelle il s’est engagé ? Ce qui est en jeu aujourd’hui c’est la capacité de l’émirat à devenir un État. Or l’argent seul ne permet pas d’atteindre ce but car on ne l’acquiert pas avec des investissements, aussi importants soient-ils, mais en posant les fondements d’un système politique. Les milliards investis à l’extérieur servent avant tout les intérêts de la famille régnante laquelle donne l’impression de jouer à un formidable « jeu de « Monopoly ». Mais ce jeu concerne t-il, amuse t-il l’ensemble des Qataris ? Rien n’est moins sûr.

[1Le Qatar abrite la plus grande base américaine, Al-Udeid, (quartier général du Centcom) dans la région après que les Américains aient dû quitter le territoire saoudien.

[2La visite de l’émir dans la bande de Gaza en octobre dernier est significative car c’était la première visite d’un chef d’État depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas en 2007 et il ne s’est pas rendu en Cisjordanie pour rencontrer Mahmoud Abbas, chef de l’autorité palestinienne.

[3Jusqu’en 2009, Israël disposait d’un bureau de représentation commercial à Doha.

[4La proximité des responsables d’Ennahda avec le Qatar inquiète une partie des Tunisiens d’où la présence de 3000 manifestants réunis au centre de Tunis qui scandaient « Ni l’Amérique, ni le Qatar, le peuple tunisien est libre » ou encore « le phosphate est la solution, prenez votre argent et dégagez les Qataris ! ».

[5Le procédé visant à liquéfier le gaz naturel permet de le transporter par bateaux-citernes et de l’exporter.

[6Surnommé HBJ.

[7L’émir avait été le premier chef d’État arabe reçu par Nicolas Sarkozy après son élection en 2007 alors que François Hollande a reçu le Premier ministre du Qatar un mois après son élection.

[8Tareq Ramadan enseigne à la Qatar Fondation.

[9Etablissement franco-qatari, financé par le Qatar et administré par la Mission laïque française, cette dernière a dû quitter l’émirat après que le président du conseil d’administration, le procureur général, Ali bin Fettais Al-Marri ait considéré : « la non-conformité des programmes avec la législation locale ».

[10Voir l’article « Al-Jazeera sur la voie de l’Amérique » publié par Libération le 7 janvier 2013.

[11« Qatar : un poète condamné à perpétuité pour incitation au soulèvement contre le régime », Le Monde.fr avec AFP, 30/11/12.

Vous pouvez vous procurer, en version numérique, l’intégralité du Numéro 84 Qatar : jusqu’où ? sur le site de Cairn.info à l’adresse suivante : http://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2013-1.htm