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Avant-propos

Pierre Blanc: Rédacteur en chef de Confluences Méditerranée, Chercheur au Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM)

L’histoire est coutumière des mouvements soudains qui en réorientent le cours. De temps à autre, des dictateurs sombrent, des murs tombent, des régions s’embrasent, des peuples fraternisent. Dans bien des cas, ces occurrences soudaines sont en fait la révélation au grand jour, parfois bruyante et violente, de transformations profondes que nous n’avons pas toujours su lire avec acuité. Ce qui se passe dans le monde arabe aujourd’hui emprunte à ces moments de dévoilement de mutations en marche. Qui aurait prévu, ne serait-ce qu’au début du mois de décembre 2010, que ce basculement eût pu s’opérer avec autant de rapidité ? A ce moment-là, notre revue sortait un numéro sur l’Egypte. Son titre, « Egypte : l’éclipse », traduisait bel et bien un diagnostic très inquiet et critique de cet ancien pays influent du monde arabe. Cependant, malgré cette tonalité alarmiste, nous ne nous autorisions pas autre chose que d’envisager la future élection présidentielle de 2011 dont l’issue s’annonçait comme la reconduction d’un représentant de la clique au pouvoir, qu’ils fussent Moubarak, son fils Gamal ou un autre. Nous n’avions d’ailleurs pas trop souhaité consacrer de réflexions sur ce moment politique qui n’en était pas un. Dans les théâtres autoritaires, les processus électoraux sont-ils intéressants à ce point pour que nous y consacrions des pages de commentaires ? Plutôt que de nous mobiliser sur le théâtre lui-même nous nous étions intéressés à son arrièreplan, plus important selon nous. Nous y décrivions entre autres l’incurie d’une ploutocratie fossilisée, le népotisme éhonté du régime, la clôture du champ politique, la violence d’une société inégalitaire, l’absence de perspectives d’emplois pour la jeunesse, la mise sous tutelle internationale – en l’occurrence américaine - de cette nation phare de l’arabisme. Mais tous ces signes de faillite, qui étaient souvent généralisables à tous les autres pays de la zone, ne suffisaient pas à annoncer l’imprévisible quoiqu’on puisse en dire même si nous avions également souligné l’émergence d’une société civile contestataire et de plus en plus interconnectée.

Il a fallu une étincelle venue du centre de la Tunisie pour que le moteur de l’histoire s’accélère.

C’est bien le 17 décembre 2010 qu’un homme, Mohamed Bouazizi, allait sans le savoir lancer les soulèvements qui se déploient sous nos yeux dans le monde arabe. C’est l’immolation d’une vie brisée par la pauvreté et sans doute le sentiment d’inutilité de cet homme qui ont commencé à mettre le feu aux règnes des oligarchies, de l’arbitraire policier et de la corruption dans cette région. Tragique croisement que celui de ces trajectoires !

Cette étincelle, à laquelle il faut ajouter le phénomène inédit de l’interconnexion des populations de la région par les chaînes satellitaires et les réseaux sociaux, sans omettre la proximité linguistique et le sentiment d’une arabité commune en dépit des nombreuses divergences, a marqué l’entrée en scène des pays arabes poussant ceux qui les représentaient vers la sortie. Certains sont déjà partis – Ben Ali et Moubarak –, d’autres suivront certainement car l’appétit de liberté et de dignité est trop grand pour le contenir indéfiniment.

A ceux qui doutent que ces mouvements enclenchés récemment soient sans lendemains, il est permis de dire que le passé tel qu’on l’a connu n’a pas non plus d’avenir. Même si la violence en Syrie et au Yémen, la guerre en Libye, la répression au Bahreïn, les hésitations en Egypte et en Tunisie font douter de la force de la vague populaire qui se déploie, il est en effet fort à parier que les peuples arabes ne pourront plus être considérés par leurs « patrons » comme une clientèle uniquement à soumettre. La vision essentialiste autant que stupide selon laquelle les peuples arabes seraient condamnés par leur culture à demeurer inféodés au chef n’a pas non plus d’avenir, en tout cas espérons-le car la déconstruction des idées les plus ineptes n’empêche pas leur perpétuation. Enfin, de ce côté de la rive méditerranéenne, le système de relations mis en oeuvre et qui s’appuyait avec zèle sur des Etat corrompus et autoritaires pourrait bien être caduc même si on sait combien la realpolitik fait entrer parfois les diplomaties dans des méandres effrayants.

Dire cela ne confine pas à la naïveté et nous savons que si transition politique il y a, elle n’est pas assurée à tous les coups d’être une transition démocratique, au moins à court terme. Dans les deux premiers pays qui se sont libérés de leur joug autocratique, nous connaissons précisément les risques, les incertitudes et les pesanteurs : quelle sera la capacité des forces révolutionnaires à accoucher de mouvements structurés et porteurs de projets ? Quel rôle les secteurs contre-révolutionnaires de l’ancien régime pourront-ils jouer ? Quoiqu’on ait pu voir combien l’islam politique était absent des mouvements parce que les sociétés ont beaucoup changé depuis sa montée en puissance dans les années 80, [1] quel sera son poids politique et quelle sera sa capacité à composer avec les forces plus sécularisées ? Comment des économies très atones pourront- elles accompagner la demande d’emplois des jeunes générations ? Comment le développement équilibré pourra-t-il réduire les fractures si grandes des territoires en question ? Déterminantes dans le processus révolutionnaire qui a vu le jour en Tunisie et en Egypte, quel rôle les armées joueront-elles dans la transition en cours, en particulier chez cette dernière ? Quel système de relations ces pays développeront-ils avec l’Europe mais plus largement avec le monde qui se fait pressant en Méditerranée ainsi que nous l’avons démontré précédemment [2] ?

En posant ces questions, on saisit à quel point est grande l’ampleur des chantiers et encore la liste des interrogations évoquées ici n’est pas exhaustive. Cependant ce questionnement ne saurait pour autant remettre en question le grand acquis de ces révolutions : celui de voir les populations commencer à sortir de la peur.

Mais il reste tous les autres pays : il y a ceux qui ont lancé – au moins annoncé – des réformes pour éteindre les élans révolutionnaires. Les changements annoncés, somme toute mineurs, en Jordanie, au Maroc et encore plus en Algérie seront-ils suffisants pour ménager les pouvoirs  ? La légitimité hachémite sera-t-elle une garantie de la survie de la monarchie dans les deux premiers pays cités ? Après tout, d’autres monarchies sont déjà tombées dans la région il y a plusieurs décennies.

Quant aux théâtres libyen, yéménite et syrien qui n’ont en commun que la violence qui s’y déploie actuellement, tous les scénarios sont encore possibles y compris le plus terrible, celui d’un prolongement de la violence extrême. On ne saurait oublier non plus l’arrière-plan géopolitique si instable, en particulier au Moyen-Orient : comment Israël, sous pression internationale, pour accepter l’établissement d’un Etat palestinien, durable et viable, va-t-il composer avec cette nouvelle donne révolutionnaire ? La Syrie va-t-elle rester dans une logique purement interne alors que sonne le glas de son régime ?

Devant ces incertitudes, nous nous sommes beaucoup interrogés sur la nécessité de proposer un numéro sur les révoltes arabes dans un temps aussi court. N’était-il pas trop tôt pour comprendre les ressorts précis du mouvement ? Cent vingt-cinq ans après la révolution française, Zhou Enlaï avançait l’idée qu’il était bien trop prématuré d’en analyser les conséquences. Voilà une réflexion qui donne le vertige quand on ose, en pleine transition politique, consacrer des analyses à un mouvement en pleine effervescence. Mais s’il est trop tôt pour appliquer encore les clefs d’analyse de la transitologie, il est de notre devoir de produire nous aussi des analyses, qui, si elles peuvent s’avérer plus tard caduques, n’en demeureront pas moins des matériaux pour les analyses qui viendront plus tard. Et puis, si nous avons finalement opté pour une première livraison d’articles sur la question, nous avons pris le soin de circonscrire un peu le regard : l’Egypte et la Tunisie constituent le plus gros des articles même si nous n’avons pas voulu éviter quelques contrepoints comme la Jordanie où le mouvement a été éteint – au moins provisoirement – et l’Algérie où il ne s’est pas vraiment réveillé (ou de nouveau réveillé, ce qui est plus juste). Nous avons également évoqué ce qui se passe en Palestine et en Israël car l’été qui vient s’annonce peut-être décisif.

Plutôt que de revenir sur une chronologie des évènements, certains des articles cherchent à redonner à ces mouvements politiques, leur profondeur historique. Les aspirations à la liberté et à la dignité sont parfois anciennes dans la région mais les régimes qui en émanaient parfois ont fini par les extirper en oblitérant le corps politique. Dire ce passé, c’est faire aussi un acte de foi en l’avenir. Comme l’écrit Régis Debray dans Le Moment Fraternité, au sujet de certains grands élans populaires, « il n’y a pas d’après quand il n’y a pas d’avant ». Or les soulèvements actuels semblent émaner d’une gestation certes lente mais réelle et, partant, peut-être prometteuse.

Nous reviendrons plus tard sur ce mouvement révolutionnaire en cours. D’abord, dans le prochain numéro qui sera consacré au Maroc et dans lequel nous analyserons les mutations en cours dans ce pays, puis plus tard nous orienterons notre regard vers ce qui se passe sur les théâtres durs que sont la Syrie, la Lybie, le Yémen mais aussi sur la scène du Moyen-Orient, depuis les pays du Golfe jusqu’à l’Irak dont l’actualité est passée sous silence. Nous aurons alors plus de recul pour revenir sur les prolongements des événements tunisiens et égyptiens. Mais un an plus tard, y verrons-nous plus clair sur une histoire où si la première page fut belle beaucoup d’autres demeurent à écrire ?

[1Jean-Paul Chagnollaud (dir) Stratégies islamistes, Confluences Méditerranée n° 76, hiver 2010-2011.

[2Sébastien Abis (dir), La Méditerranée sans l’Europe, Confluences Méditerranée, n° 74, été 2010.