À l'iReMMO

Dernier Numéro

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And Patrick Habis

Avant-propos

Karine Bennafla: GREMMO, Institut Universitaire de France,Visiting Scholar au Centre of African Studies (université d’Edinburgh).

Villes et citadins constituent un thème d’étude majeur de la région arabe comme le montrent l’ancienneté, la diversité et l’abondance des écrits sur le sujet. Aire de civilisation urbaine multiséculaire, voire multimillénaire, la région est large- ment scrutée depuis ses cités. Celles-ci abritent aujourd’hui environ 180 millions de citadins (soit un taux d’urbanisation proche de 60 %) selon le rapport onusien sur le développement dans les pays arabes (2009). Certes, la définition de l’urbain varie d’un pays à l’autre et l’écart est grand entre les émirats pétroliers du Golfe qui détiennent des taux d’urbanisation record (89 % à Bahreïn, 96 % à Qatar ou 98 % à Koweït) et des pays encore marqués par l’ampleur du fait rural (Maroc, Egypte, Yémen).


En raison de son accélération entre les années 1950 et 1980, la croissance urbaine dans la région liée à l’exode rural, stimulée par la rente pétrolière ou accélérée par les migrations internationales (réfugiés ou travailleurs) a focalisé l’attention. Les politiques de planification urbaine destinées à régulariser ou limiter l’extension de l’habitat informel, à orienter la croissance du bâti pour protéger les terres agricoles ou à aménager des ensembles résidentiels pour classes moyennes ou aisées, sont amplement étudiées, tant au niveau des acteurs chargés de leur élaboration et de leur mise en œuvre, que des types de résistance ou de négociation suscitées au niveau local. L’essor des villes sahariennes, sous-tendu par des investisse- ments d’Etat et/ou une fonction de transit puis d’accueil pour des migrants internationaux a donné lieu à une série d’analyses depuis deux décennies. D’autres monographies sont dévolues à certaines cités dont la situation demeure singulière : la ville disputée de Jérusalem, les villes palestiniennes occupées, ou encore Beyrouth et Bagdad qui sont soumises aux enjeux d’une reconstruction post- conflit. L’un des partis-pris de ce numéro est d’évoquer en priorité la situation et le sort des villes moyennes ou périphériques, banlieue de capitale, ville de second rang, à la position souvent marginale sur les plans socio-économique ou politique.

Depuis les années 1990 et le début du 21e siècle, les villes arabes vivent de profonds changements, principalement imputables aux dynamiques de globalisation : la diffusion d’un modèle économique néolibéral et d’un modèle politique de décentralisation a entraîné des réformes en faveur des municipalités, une privatisation des services urbains mais aussi un cortège de transformations urbaines destiné à promouvoir une nouvelle métropole arabe mondialement compétitive. Emblème de la cité globale, Doubaï apparaît comme un modèle urbain à la fois fascinant et repoussoir pour l’ensemble de la région : de fait, à la faveur des investissements étrangers (en particulier ceux du Golfe, à la recherche de nouveaux débouchés après le 11 septembre 2001), des chantiers de rénovation urbaine se sont multipliés qui s’articulent autour de malls, de tours, de rési- dences de luxe (parfois marinas), de centres culturels ou sportifs, voire de nouveaux transports (tramway). Du projet d’aménagement des rives du Bou Regreg à Rabat aux mégaprojets du Golfe (city of silk à Koweït, Bahrein Financial Harbour, Central Market Project à Abu Dhabi, Musée d’art islamique à Doha) en passant par le nou- veau centre Al Abdali à Amman ou Tunis Sport City, on assiste à un spectaculaire remodelage des villes arabes par les flux de capitaux, assimilé pour certains à une nouvelle géographie de l’exclusion : exclusion des citadins les plus pauvres, des travailleurs migrants, des petits vendeurs informels, tous indésirables et absents des maquettes ou des images de synthèse représentant les quartiers du futur. Si la plupart des études mettent l’accent sur les chantiers des capitales ou des métropoles, les centres urbains de second rang subissent aussi les conséquences de ces projets de métamorphose, soit qu’ils en soient le siège (Tanger, Marrakech, Safi, Oran, Aqaba etc.), soit qu’ils en soient évités.

Ces transformations urbaines contemporaines à l’heure néo- libérale tout comme les défis sociaux ou environnementaux qui les accompagnent ont été abordés à l’occasion du colloque inter- national « Villes, acteurs et pouvoirs dans les villes arabes et musulmanes », organisé à Lyon les 29 et 30 octobre 2012 par le Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Monde Arabe (GREMMO) et dont les actes sont à paraître. Ce numéro de Confluences méditerranée reprend seulement cinq communications de ce colloque, en particulier celles à consonance géopolitique, axées sur les conflits actuels ou les mouvements de protestation (il s’agit de celles de J.-P. Burdy, M. Hellal, M. Lavergne, Ouafa Messous et P. Droz-Vincent). Cependant, l’objet du présent numéro n’est pas de livrer une énième analyse des « révoltes » ou du « Printemps arabe ». Deux ans après le déclenchement d’une vague de mobilisation sans précédent dans la région qui a conduit au départ (ou la mort) de quatre chefs d’Etat (Tunisie, Egypte, Libye, Yémen), il s’agit de revenir sur le rôle des villes en tant que scène privilégiée de l’expression des mécontentements en donnant un éclairage à partir de quelques cités.

Ce focus urbain ne signifie nullement l’absence (ou la négation) de mobilisations rurales ou paysannes. Les événements actuels en Syrie rappellent que la lutte contre le régime se joue partout sur l’ensemble du territoire, sans compter que la distinction entre mobilisations rurales et urbaines appelle discussion. La ville reste néanmoins une scène protestataire particulière parce qu’elle est un « lieu de maximisation des interactions sociales » (P. Claval) et le lieu d’une exhibition des inégalités sociales, parce qu’elle gage d’un effet de masse et, surtout, parce qu’elle est le lieu sym- bolique du pouvoir d’Etat. La capitale, en particulier, est un lieu décisif où se joue l’avenir des régimes, leur perpétuation ou leur chute. De Tunis au Caire en passant par Tripoli, la symbolique du pouvoir incarné par les centres villes historiques a été réaffirmée avec force : « revanche » des centres anciens au moment même où un certain nombre d’entre eux sont affectés ou concurrencés par un urbanisme de projet et par des grands chantiers de rénovation visant à promouvoir de nouveaux quartiers d’affaires, décisionnels et commerciaux en position péricentrale ? J.P. Burdy note dans ce dossier qu’à Manama, la place de la Perle, choisie par les opposants au régime, est un rond-point d’autoroute (Pearl roundabout) au simple rôle de « terminus manifestant » : la répression et la destruc- tion du monument eut lieu avant qu’il puisse devenir une base de départ pour une marche vers les palais royaux et l’occupation du centre-ville, cantonnant les rassemblements ultérieurs aux zones périurbaines, à distance du centre.

La place des petites et moyennes villes dans les bouleversements en cours diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre : tantôt elles semblent avoir été les fers de lance de la contestation (Sidi Bouzid en Tunisie, Deraa ou Idlib en Syrie, Dhiban en Jordanie), tantôt, la capitale semble apparaître (à défaut d’informations ?) comme l’unique théâtre des mobilisations, tel à Manama. Pourtant, les événements survenus à Alexandrie ou Port-Saïd ou les protestations qui agitent les petites et moyennes villes au Maroc montrent que la grogne sociale n’est pas l’apanage exclusif de la capitale. Comment éclairer ces disparités et comment décrypter l’activisme parfois fort des villes ou zones périphériques ?

Dans les centres urbains de second rang, la mobilisation relève de ressorts socio-économiques plus complexes que la simple thèse d’un soulèvement contre un régime dictatorial ou corrompu : les protestations peuvent exprimer des ressentiments anciens contre la capitale et un pouvoir central manœuvrant par l’entremise de relais locaux (cf. à Monastir ou en Syrie) ; elles peuvent aussi signaler la rupture d’une relation clientéliste Etat/tribus (Jordanie). En effet, dans le cas jordanien, J. Shalabi et Y. Ali mettent en exergue le caractère fondamentalement économique des soulèvements contre le pouvoir central : leur occurrence dans les petits et moyens centres urbains (depuis les événements de Ma’an en 1989) atteste d’une dégradation des privilèges jusque-là accordées par le régime haché- mite aux membres des tribus jordaniennes, à l’origine de la rupture du contrat d’allégeance. A travers l’exemple de Monastir, M. Hellal pointe également la trajectoire de déclin économique d’une ville moyenne du littoral et sa mise en coupe réglée par un clan local au service du régime de Ben Ali, à partir de 1987. Blocage du plan d’aménagement urbain, corruption de l’administration locale et abus de pouvoir ont abouti à une forte dégradation des conditions de vie citadine, à l’origine d’une révolte populaire locale, amorcée dès mars 2010, que M. Hellal restitue avec détails.

Comme le souligne Marc Lavergne dans l’article qui ouvre ce numéro, les mobilisations socio-économiques dans ces centres de second rang autour de thèmes d’intérêt général (l’emploi, l’accès à l’eau ou l’électricité, la santé, des prix garantis pour les biens essen- tiels ou, en Libye méridionale, l’accès à la nationalité) dénotent un sentiment d’appartenance collective et l’existence de forces locales et régionales manifestes qu’il conviendrait au plus vite d’asseoir légitimement au sein de pouvoirs municipaux dotés de moyens financiers et juridiques. Selon lui, la mise en œuvre d’une réelle décentralisation constitue le préalable nécessaire à la démocratisation, soit pour l’Egypte, une « révolution dans la révolution ». Une assertion qui vaut au-delà du Nil. C’est d’abord à l’échelle des villes et au niveau des municipalités que se lisent les pratiques étatiques et l’évolution démocratique du régime. L’urgence d’un renforcement du pouvoir municipal ressort ainsi avec la même acuité dans le cas de Monastir, où la nouvelle collectivité locale, dépourvue de légi- timité démocratique, de moyens humains et financiers, mais aussi de police municipale, a bien du mal à s’imposer dans la gestion des affaires courantes.

Le même processus de décentralisation et de consolidation des équipes municipales paraît tout aussi pressant en Libye, où selon J.-L. Romanet, face à la faiblesse des institutions étatiques, le terri- toire actuel s’agence autour d’un archipel de cités-Etat dont l’auto- nomie réaffirmée et renforcée durant la période insurrectionnelle, varie selon les groupes de milices en présence. La guerre contre le régime Kadhafi a créé ou ravivé des affrontements interurbains, voire entre quartiers, selon les prises de position adoptées. Ces divi- sions territoriales, en partie adossées sur celles de tribus ou de clans, se nourrissent parfois de contentieux historiques, de luttes d’intérêt économiques, faisant planer le risque d’une implosion territoriale.

Que ce soit à Manama au Bahreïn, à Jéramana en Syrie ou dans la ville libanaise de Tripoli, on ne peut manquer d’être frappé à la lecture de plusieurs contributions par le renforcement des divi- sions intra-urbaines sur une base communautaire. Revenant sur la répression du bref « printemps de Manama », symbolisée par la des- truction réelle et symbolique de l’agora (le monument de la place de la Perle) le 18 mars 2011, J.-P. Burdy note que les manifestants de la place de Perle, majoritairement chiites mais aussi sunnites, revendiquaient l’ouverture démocratique d’un régime autoritaire avec des slogans témoignant clairement d’une volonté de dépasser les clivages confessionnels (« ni Chiite, ni sunnite, juste Bahreïni »). Mais la répression organisée par le palais semble bien avoir été mar- quée par une confessionnalisation du conflit (destruction des mos- quées et des maisons de prière chiites dans les zones de contact), entraînant une montée des tensions interreligieuses dans les zones de peuplement mixtes.

Partout, on observe une tentative des régimes en place d’instru- mentaliser (de façon souvent grossière) les fractures de la société en dressant tribus, confessions, communautés ou groupes locaux contre d’autres : chiites contre sunnites à Bahreïn, Palestiniens contre Jordaniens de souche tribale (East Bank Jordanians), etc., l’un des défis majeurs des sociétés est sans doute de résister au piège du repli sur des identités primordiales pour définir les nouveaux contours d’une citoyenneté. Si en Jordanie, la stratégie du régime d’amalgamer Palestiniens et protestataires semble avoir fait long feu selon J. Shalabi et Y. Ali, en revanche, en Libye, à Bahreïn, au Liban ou en Syrie, rien n’est moins sûr.

Dans une Syrie déchirée par la guerre, A. Kachee met en garde contre des analyses communautaristes simplificatrices, diffusées par le régime et hâtivement reprises par certains discours acadé- miques ou médiatiques, prompts à décrire un « conflit entre une minorité alaouite au pouvoir, une minorité chrétienne apeurée et une majorité sunnite opprimée ». Une grille de lecture qui fait fi de la complexité des identités individuelles et de l’aspiration à une citoyenneté nouvelle transcendant les clivages confessionnels, et ce, y compris parmi les citadins des petites et moyennes villes. Dans un territoire plus que jamais fragmenté, A. Kachee revient sur quelques expériences d’autogestion urbaine dans des centres moyens ou petits qui témoignent d’une maturité politique, d’une cohésion locale et de l’émergence d’une culture du compromis. Une note positive qui ne fait nullement oublier que dans d’autres villes syriennes, les initiatives collectives citoyennes ont tourné court en raison du retour des notables ou de la prééminence de groupes armés.

En contrepoint de la contribution d’A. Kachee, les articles de P.-A. Chabrier et de C. Roussel, respectivement consacrés à Tripoli (Nord-Liban) et à Jéramana (banlieue de Damas) étayent plutôt la thèse inquiétante d’une crispation confessionnelle à l’échelle intra-urbaine. Dans le cas de Tripoli, la marginalisation et la paupé- risation communes des habitants des quartiers de Bab al-Tebbaneh (sunnite) et Jabal Mohsen (alaouite) semblent constituer une ressource majeure pour l’affirmation de souverainetés de quartier (les ‘asabiyat urbaines’), lesquelles sont ravivées et manipulées à chaque épisode de crise politique, nationale ou étrangère. Absorbée par l’extension de l’agglomération de Damas, la ville de Jéramana s’est, elle, constituée au fil des dernières décennies comme un pôle druzo-chrétien dans un environnement sunnite, rassemblant les migrants druzes originaires des campagnes voisines ou de djebels plus lointains (Shaykh, Soumak), mais aussi les populations chré- tiennes en provenance des quartiers centraux de Damas ou fuyant la guerre en Irak. Le conflit syrien a transformé cette division commu- nautaire de l’agglomération damascène en ligne de front : bouclée depuis décembre 2012 par des milices druzes, Jéramana constitue ainsi aujourd’hui un verrou pour les rebelles en route vers Damas, la présence de formations islamistes radicales au sein des combattants anti-régime effrayant les habitants de cette ville banlieue.

En marge des revendications socio-économiques et politiques les plus saillantes, les mobilisations des environnementalistes au Caire décrites par S. Poisson incarnent un mode plus discret d’entrée en politique, même si certains événements ont eu un relatif écho médiatique (le mouvement contre l’implantation d’une usine d’en- grais à Damiette en 2008 ou les conflits autour de l’évacuation des îles agricoles de Dahab ou Qursaya au Caire). Dans une ville mar- quée à la fois par l’ampleur de la pauvreté et des pollutions de toutes sortes, S. Poisson pointe l’adaptation pragmatique des discours environnementalistes au contexte local (ainsi le double souci de justice environnementale et sociale) et leur oscillation entre refus de la revendication politique et désir de changer le monde ou entre micro-action (atelier découverte, campagnes d’information...) et fascination pour la puissance du collectif ressentie lors des mobilisa- tions anti-Moubarak.

En décalage avec l’agitation protestataire observée dans nombre de petites et moyennes villes marocaines au cours de la décennie 2000, Essaouira apparaît comme un cas atypique de non ou de faible mobilisation : la question de la marginalisation socio-économique de la ville au cours du 20e siècle a été résolue en amont du printemps arabe, d’une part grâce à l’influence de notables originaires de la ville dont les associations locales ont obtenu la promotion touris- tique internationale de la cité, d’autre part grâce aux mécanismes de relogement et de financement mis en place par l’Etat en faveur des ménages habitant le quartier dégradé du Mellah.

En clôture du dossier, P. Droz-Vincent soulève la question du pou- voir dans la ville, revenant sur la brutalité du contrôle policier, le thème de la sécurité dans une gouvernance urbaine autoritaire. Ces éléments sont mis en balance avec les effets de foule et de cascade offerts en ville. Pour lui, le rejet de la politique chez de nombreux activistes au cœur des soulèvements initiaux est porteur de limites et éclaire, en partie, la prise des nouvelles rênes du pouvoir par des acteurs de la mouvance des Frères musulmans en Tunisie et en Egypte.

Nullement exhaustif, l’aperçu livré par les contributeurs de ce numéro sur la situation dans quelques villes arabes fait apparaître une effervescence de la vie citoyenne et associative, signe d’une détermination à (re)prendre le contrôle des affaires locales pour le bien-être collectif. A défaut de la mise en place rapide de structures municipales, avec des équipes élues et dotées de pouvoirs effectifs, le danger est réel d’une confiscation du pouvoir local par quelques groupes voire des mafias ou des acteurs étrangers à des fins d’acca- parement exclusif des ressources, et avec lui, le scénario d’une dis- location des territoires.

Vous pouvez vous procurer, en version numérique, l’intégralité du Numéro 85 Villes arabes : conflits et protestations sur le site de Cairn.info à l’adresse suivante : http://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2013-2.htm