Cet échange a permis au Hamas de réaffirmer que seule sa posture de resistance est efficace
Analyse de Jean-Paul Chagnollaud : Par Lina Tayeb Kennouche et Talal René Darjani
« Cet échange de prisonniers n’a pas et n’aura pas de répercussions sur le processus de paix. Il faut bien comprendre que les gouvernements israéliens en place depuis 2000, à l’exception de celui d’Olmert, ont refusé de négocier sérieusement avec les Palestiniens. Pour cela ils ont multiplié les prétextes tout en cherchant à faire porter la responsabilité de cette impasse aux Palestiniens... Et pendant que les années passent, la colonisation continue de manière particulièrement intensive en Cisjordanie et à Jérusalem Est ». Cette analyse est livrée par Jean-Paul Chagnollaud, professeur en sciences politiques et directeur de la revue internationale Confluences Méditerranée.

Comment analysez-vous le fait que le gouvernement Netanyahu ait aujourd’hui accepté un échange de prisonniers qu’il a toujours refusé auparavant ?



Selon le gouvernement Netanyahu, cette acceptation de l’échange de prisonniers serait fondée sur son attachement indéfectible à la vie humaine ; cela expliquerait qu’il ait accepté de payer un prix très élevé pour la libération de Gilad Shalit. Si c’était la seule raison on ne voit pas pourquoi, cet échange ne se serait pas fait plus tôt. En vérité, il y a évidemment des arrière- pensées tactiques. Depuis des mois, Israël s’est retrouvé sur la défensive face à l’initiative de l’Autorité palestinienne visant à faire accepter par les Nations unies un État de Palestine comme membre à part entière. Et cela est intervenu après l’échec de la reprise des négociations avec les Palestiniens car Tel-Aviv a refusé de faire la moindre concession sur la colonisation. La libération d’un millier de prisonniers palestiniens lui permet de faire croire qu’il est prêt à d’importantes concessions puisqu’il va jusqu’à relâcher des activistes ayant participé à des attentats... Il souhaite ainsi apparaître comme un acteur ouvert à la discussion d’autant que Netanyahu n’a cessé pendant toute cette période de dire qu’il était prêt à reprendre les négociations avec Mahmoud Abbas sans conditions préalables... pendant toute cette période de dire qu’il était prêt à reprendre les négociations avec Mahmoud Abbas sans conditions préalables...



Y avait-il une volonté de conforter la position du Hamas par rapport à l’Autorité palestinienne après le succès diplomatique qu’elle a obtenue en prenant l’initiative d’aller à l’ONU ?



Il est certain que cette décision israélienne a joué contre l’Autorité et a renforcé la position du Hamas qui été quelque peu marginalisée par l’initiative onusienne de Mahmoud Abbas. L’organisation islamiste l’a critiquée mais n’a pas cherché à s’y opposer de manière frontale car elle semblait soutenue par beaucoup de Palestiniens, si on en croit les sondages réalisés par des instituts palestiniens. Si les deux gagnants de cet accord sont le gouvernement Netanyahu et le Hamas, il ne faut sans doute pas surestimer les effets de cette victoire qui est un peu une victoire à la Pyrrhus. L’actualité va très vite. Déjà on a oublié l’euphorie de ces libérations et l’on s’aperçoit qu’à l’évidence, cet accord n’a strictement rien changé de fondamental sauf évidemment pour les prisonniers libérés et leurs familles...



Cet échange va-t-il rétablir la popularité du Hamas ?



Cet échange a permis au Hamas de réaffirmer que seule sa posture de résistance est efficace car elle seule permettrait d’obtenir des résultats face à un adversaire qui ne comprend que le langage de la force. Donc il est bien possible en effet qu’il tire un bénéfice politique de cet accord et ressource un peu sa popularité. Mais cela ne peut guère aller très loin car les sondages en Palestine montrent bien que le Hamas est en perte de vitesse ; ainsi, par exemple, alors qu’en juillet 2006, 62% des habitants de la bande de Gaza jugeaient utiles à leur cause les tirs de roquettes sur des cibles israéliennes, ils n’étaient plus que 47% à partager cet avis en 2009 et 45% il y a un mois. Le même sondage révélait une quasi stabilité – entre 33 et 35% – de la popularité du Fatah dans la bande de Gaza entre 2006 et 2011 mais un véritable effondrement du Hamas tombé de 39% d’opinions favorables à 19%... Ces chiffres éclairent donc aussi les raisons tactiques du Hamas dans cet échange avec des clauses qu’il avait jusque-là refusées, comme tout particulièrement le bannissement d’un certain nombre de prisonniers après leur libération. Cela explique sans doute aussi, au moins en partie, pourquoi il a signé un accord de réconciliation avec le Fatah en mai dernier. Accord qui est, pour l’instant, resté lettre morte.



L’échange de prisonniers pourrait-il favoriser aujourd’hui la relance d’un processus de paix qui malgré l’initiative à l’ONU demeure une priorité politique du personnel d’Oslo ? Quelle serait la position du Hamas dans cette perspective ?



Cet échange de prisonniers n’a pas et n’aura pas de répercussions sur le « processus » de paix. Il faut bien comprendre que les gouvernements israéliens en place depuis 2000, à l’exception de celui d’Olmert, ont refusé de négocier sérieusement avec les Palestiniens. Pour cela, ils ont multiplié les prétextes tout en cherchant à faire porter la responsabilité de cette impasse aux Palestiniens. Sharon n’a cessé de réaffirmer que Yasser Arafat était un obstacle à la paix et qu’il était donc impossible de discuter avec lui. Après la mort du leader palestinien en novembre 2004, Mahmoud Abbas a été humilié à maintes reprises et le retrait de Gaza s’est fait de manière complètement unilatérale. La semaine dernière, Avigdor Liberman, qui dit souvent tout haut ce que les autres ministres de son gouvernement pensent, vient de déclarer que Mahmoud Abbas était le pire chef auquel Israël ait été confronté... et il a appelé à sa démission !
Netanyahu a souvent laissé entendre que l’Autorité palestinienne n’était pas représentative de l’ensemble des Palestiniens puisqu’elle ne contrôlait pas Gaza mais, quand se profile un gouvernement d’union nationale, il refuse de négocier avec un gouvernement comprenant une organisation terroriste... Et pendant que les années passent, la colonisation continue de manière particulièrement intensive en Cisjordanie et à Jérusalem Est.



Israël a perdu son allié turc. Il subit les conséquences du changement de régime en Égypte. Comment pourrait-il aujourd’hui sortir de l’isolement ?



Israël se sent en effet très isolé sur le plan régional après le revirement de la Turquie et le durcissement de l’Égypte. Il pourrait en sortir par le haut en acceptant l’ouverture de véritables négociations et le principe d’un État palestinien à l’ONU ; comme on l’a vu, ce n’est pas le chemin que le Premier ministre a choisi malgré les pressions
 bien peu appuyées, il est vrai- de la communauté internationale et les critiques émanant de la société israélienne. Compte tenu des graves tensions dans la région, les risques d’une escalade militaire ne sont donc pas à exclure.



Comment analysez-vous le rôle de l’Égypte aujourd’hui ?



En raison des contradictions liées à l’évolution du mouvement de révolte en Égypte, la situation y est très incertaine. Ce qui semble se confirmer, en tout cas, est un net durcissement face à Israël. Manifestement, le pouvoir actuel entend tenir compte de son opinion publique et, en quelques mois, Le Caire a pris des positions bien éloignées de celles adoptées par Moubarak. Cela ne signifie pas que le traité de paix entre les deux pays, signé en 1979, risque d’être remis en question mais qu’Israël ne peut plus compter sur un pouvoir égyptien docile et toujours conciliant En raison des contradictions liées à l’évolution du mouvement de révolte en Égypte, la situation y est très incertaine. Ce qui semble se confirmer, en tout cas, est un net durcissement face à Israël. Manifestement, le pouvoir actuel entend tenir compte de son opinion publique et, en quelques mois, Le Caire a pris des positions bien éloignées de celles adoptées par Moubarak. Cela ne signifie pas que le traité de paix entre les deux pays, signé en 1979, risque d’être remis en question mais qu’Israël ne peut plus compter sur un pouvoir égyptien docile et toujours conciliant



PDF - 303.8 ko
Version PDF
Abonnement Confluences Méditerranée Contact Qui sommes-nous ?
design by Studio4u