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Egypte : une géopolitique de la fragilité

Pierre Blanc: Rédacteur en chef de Confluences Méditerranée, Chercheur au Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM)

Le territoire et la situation géographique de l’Egypte ont des incidences évidentes pour elle, tant sur le plan interne que sur le plan externe. En sachant qu’on ne peut pas réduire l’acteur égyptien à ces simples déterminants géographiques, on ne peut pas s’abstraire non plus de revenir sur ces fondamentaux pour expliquer son passé récent et son présent. Si cet article est une analyse de l’Egypte dans une perspective géo-historique et géopolitique, il vise aussi à en dévoiler les fragilités actuelles.

Pays venu des profondeurs de l’histoire, l’Egypte exerce beaucoup de fascination chez les orientalistes, les épris d’archéologie ou tout simplement les touristes en quête de dépaysement ou de soleil. Etonnamment, le pays réel contemporain ne mobilise pas beaucoup les observateurs. En particulier, dans le cercle des politistes et des géographes francophones, les analyses sur l’Egypte ne font pas florès, en tout cas si l’on ramène celles-ci à l’importance démographique et stratégique de ce pays. Cette faible présence est encore plus saisissante dans les médias européens pourtant très tournés vers le terrain proche-oriental. Est-ce à dire que l’apparente stabilité de ce pays s’oppose à sa présence médiatique ? Force est d’admettre que le fait conflictuel suscite davantage l’intérêt médiatique que l’insécurité humaine (la faim, le chômage, la confiscation des libertés, etc.) pourtant très réelle en Egypte. Autrement dit, le mourir militaire intéresse plus que le mourir civil.

S’il n’y a pas lieu d’analyser les raisons de cette éviction médiatique, nous saisissons toutefois l’importance et l’urgence de revisiter un pays stratégique à un moment charnière de son histoire. Ce pays se trouve à la veille d’élections présidentielles qui se tiendront en 2011. Mais bien plus que cela, il vit un temps de ruptures historiques : à l’arabisme et au non-alignement choisis par Nasser a succédé une certaine inféodation à l’extérieur, surtout aux Etats-Unis dont le libéralisme économique a contribué à imprégner également le discours et les pratiques économiques en Egypte. Par ailleurs, il semble que le creuset national égyptien soit en panne, au moins actuellement, notamment du fait de l’affirmation d’une expression moins quiétiste de l’islam.

Pour prendre la mesure des ruptures qui se produisent, une approche de type géopolitique s’impose autant sur le plan externe qu’interne.

Verticalité, centralité et diagonalité : permanences et remises en question

Pierre-Marie Gallois définit la géopolitique comme « l’étude des relations qui existent entre la conduite d’une politique de puissance portée sur le plan international et le cadre géographique dans lequel elle s’exerce » [1]. Cette définition de la géopolitique peut être critiquée car elle a par trop tendance à définir la géopolitique uniquement à l’aune internationale. Par ailleurs, elle fait la part trop belle au déterminisme géographique. Comme le rappelle d’ailleurs à juste titre Michel Foucher « Il n’y a pas de loi en géopolitique, ni de scénario inéluctable déterminé par la nature ou la position » [2].

Pour autant, dans le cas de l’Egypte, si d’autres facteurs expliquent bien évidemment les fondamentaux de sa géopolitique, il serait difficile de s’abstraire du territoire pour éclairer les choix politiques de ce pays, et ce tant à l’échelle nationale et régionale qu’à l’échelle mondiale en sachant que les développements géopolitiques font interagir les trois niveaux. Ces changements d’échelle renvoient de fait à une certaine géométrie : ce pays vit autour d’un axe vertical – le Nil – qui le projette en Afrique, il se prévaut d’être le coeur d’un axe horizontal – le monde arabe –, et il dépend ou a dépendu de deux diagonales, celles des grandes puissances occidentales (Etats-Unis, Grande-Bretagne et France) ou asiatiques (URSS et demain l’Asie du Sud ?). A ces dimensions de verticalité, de centralité et de « diagonalité », on pourrait ajouter la profondeur que donne l’histoire millénaire à un pays où la représentation de la grandeur – jamais neutre en géopolitique comme d’autres représentations – se nourrit de cet héritage, notamment celui de la période pharaonique. De cette histoire, on peut également retenir une certaine circularité, au moins sur les temps courts, tant l’on semble aujourd’hui revenir à l’époque pré-nassérienne de forte dépendance politique par rapport à l’extérieur. Enfin, on pourrait évoquer le volume que lui procure une population importante, aujourd’hui la plus élevée du monde arabe (80 millions d’habitants).

La verticalité nilotique : la puissance et la vulnérabilité

L’Egypte se singularise d’abord par son territoire. Etabli plus tôt que les autres de la région, le territoire égyptien a échappé aux convulsions frontalières qu’ont connues d’autres Etats créés au lendemain de la disparition de l’empire ottoman. Cependant, il a été amputé de 1967 à 1982 du Sinaï, au point de faire de sa reprise un surdéterminant de sa politique extérieur

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