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Konstantin Mitsotakis (1918-2017) : Un homme à part

14 juin 2018
Politicien grec incontournable de la deuxième moitié du XX° siècle, frère ennemi du socialiste Andréas Papandréou, il fut longtemps considéré par une partie du peuple de gauche grec comme un « apostat », un traître qui mit fin à l’expérience du centre gauche de Giorgos Papandréou en 1965. L’Histoire finira par donner raison à Konstantin Mitsotakis.

Il est né le 18 octobre 1918 à Chania en Crète. Sa grand-mère paternelle (Katérina) était une des sœurs du grand Elefthérios Vénizélos (1). Son père Kyriakos, né en 1883, était avocat. Il fut député libéral de Crète quelques années. Ensuite il dirigera le journal Kyrikas. Il mourra durant la Seconde Guerre mondiale de mort naturelle. Il laissera sa circonscription à son jeune frère Aristomenis, plus à gauche que Vénizélos. L’oncle participera au Comité révolutionnaire de Chania en juillet 1938, la seule révolte contre la dictature du général pro-fasciste, Ioannis Métaxas (1871-1941) et fera partie des quelques insurgés qui vont pouvoir s’échapper et rejoindre Chypre sous domination anglaise. Il mourra dans l’île, lui aussi de mort naturelle. Sa mère, Stavroula Ploumadaki, née en 1889, vient d’une grande famille crétoise qui avait pris la tête de l’insurrection de l’île contre les Ottomans en 1821, les Halites. Femme au foyer, elle eut cinq enfants. Konstantin Mitsotakis fait des études de sciences économiques et politiques à l’université d’Athènes, dont il sera diplômé en 1940. Dès 1936, il aurait été proche du parti des Libéraux de gauche, des centristes républicains anti-royalistes. Trop jeune, il ne rejoint pas le Comité révolutionnaire de Chania. Il est mobilisé en 1940-1941 sur le front de Macédoine avec le grade de sous-lieutenant. Démobilisé, il rentre en Crète et entre à l’EOK (Organisation nationale de Crète). Cette organisation de résistance crétoise est dirigée par un certain Skoulas, mais rapidement, la jeune génération conduite par Mitsotakis prend en main la lutte armée (2). L’EOK travaille avec l’Intelligence service et son groupe sur le terrain, la section « 133 » avec l’officier Stephan Verney. Grâce à cette coopération, l’EOK fait passer des informations au journal de Grecs exilés à Londres Hellas de 1942 à 1944. Durant l’occupation allemande, il y a très peu de collaborateurs crétois, contrairement au Péloponnèse royaliste. Les communistes de l’ELAS (Armée populaire de libération nationale), dirigés par Dimitri Vlantas (3) ne représentent que 20 à 30% des résistants. Alors que sur le continent résistance de gauche et de droite (républicaine et/ou pro royaliste) s’étripe, en Crète il n’y aura pas de guerre civile. En effet l’appartenance crétoise dépasse les clivages politiques. Mitsotakis et Vlantas vont signer les accords de Therisso et de Tromarisa pour collaborer contre l’occupant et ses alliés royalistes grecs. C’est de cette époque que ses relations avec les communistes seront toujours cordiales. Pour l’EOK et le groupe 133, il s’agit d’organiser des sabotages et de faire déserter des soldats allemands à partir de septembre-octobre 1944. En effet, fin septembre-début octobre, les nazis quittent le Péloponnèse puis Athènes. Mais Hitler veut garder des poches de résistance dans toute l’Europe (Crète, Médoc, Royan…). Les officiers de renseignement allemands infiltrent un faux déserteur nazi dans l’EOK. Ce dernier envoie les soldats allemands, le 22 octobre 1944, arrêter Mitsotakis et ses lieutenants dans une maison où se tenait une réunion secrète pour la libération finale de l’île. Mitsotakis est condamné à mort. Mais les nazis oublient que les Crétois possèdent nombre de prisonniers allemands, dont des officiers. En revanche, ils se souviennent comment les paysans crétois ont émasculé leurs parachutistes en mai 1941. Un échange est organisé : un Grec contre trois Allemands ; Mitsotakis est libéré.

UNE NOUVELLE VIE POLITIQUE A la libération, il dirige le journal Kiryx publié à Chania, et entre au Parti libéral (1946-1961). En 1951, lors d’une ouverture démocratique républicaine, il est nommé secrétaire d’État aux finances pendant quelques mois. En juin 1953, il se marie avec Marika Gianoukou (née en 1930) avec qui il aura quatre enfants (4). En 1961 il rejoint l’Union du centre de Giorgos Papandréou (1888-1968), le père d’Andréas. Quand ce parti est au pouvoir, Mitsotakis est ministre des finances en novembre-décembre 1963 et de février 1964 à juillet 1965. Il est alors le dirigeant de l’aile droite de l’Union du centre alors qu’Andréas est le leader de l’aile gauche. Les deux jeunes politiciens sont en compétition et ne s’aiment guère, voire se détestent. A noter qu’ils ont eu le même professeur de français, le numéro deux de l’Institut français d’Athènes, Roger Milliex (1913-2006), un chrétien de gauche, membre des Français libres d’Athènes en 1940-1941 et de la résistance grecque pro-communiste. Pour le professeur Milliex, ces étudiants étaient brillants, mais Mitsotakis était plus sage et moins dissipé (5). En juillet 1965, Mitsotakis entre ouvertement en conflit avec le fils Papandréou. Il lui reproche une dérive gauchisante et populiste qui risque de braquer les forces royalistes du Palais et les Américains. Il n’avait pas tort car le 21 avril 1967, face au risque de la victoire des gauches aux élections de juin, les colonels font leur coup d’État. Quant au populisme, au clientélisme et au tiers-mondisme, Andréas Papandréou les a mis en œuvre quand il fut au pouvoir dans les années 80. Mitsotakis avec d’autres ministres de l’aile droite de l’Union du centre quitte alors le gouvernement et font ainsi tomber Giorgos Papandréou. Dans le gouvernement suivant de droite, il est récompensé en étant nommé ministre de la coordination (sorte de vice Premier ministre) en 1965-1966. C’est cela qui lui sera reproché par nombre de grecs pendant des années. Ce que l’histoire grecque appelle « l’apostasie ». Le 21 avril 1967 au matin, le colonel Papadopoulos (officier de liaison de l’armée grecque avec la CIA et sans doute chef du réseau Gladio en Grèce), deux autres colonels et un général font leur pronunciamiento. Léonidas Kyrkos et Manolis Glézos, deux grands résistants communistes, sont les premiers arrêtés et enfermés dans la prison militaire de Goudi dans la banlieue d’Athènes. Quelques heures plus tard, Kyrkos voit arriver Mitsotakis. Alors, il se dit : « s’ils ont arrêté Mitsotakis c’est qu’ils vont tous nous fusiller » (6), d’autant qu’à Goudi ont a fusillé des communistes jusqu’en 1955. Dans la soirée arrive le vieux Giorgos Papandréou. Mitsotakis le salue et lui dit : « Bonsoir Monsieur le Président, comme vous pouvez le constater, nous les apostats nous vous avons précédés » (7). Quant à Andréas Papandréou, il s’est réfugié à l’hôtel Hilton. Ancien officier de l’US navy dans la guerre du pacifique, citoyen américain dans les années 40-50, il a pu quitter la Grèce avec son passeport en direction de la Suède. Quant à Mitsotakis, mis en résidence surveillée, il quitte clandestinement la Grèce, le 15 août 1968, à bord d’un petit bateau en pleine nuit avec deux amis. Ce bateau, le « Sotiria » avait été acheté auparavant par un ami de Mitsotakis à Andréas Papandréou ! Au large de l’île de Chios, le bateau tombe en panne. Finalement, les trois naufragés rejoignent le port turc de Çeşme. De la Turquie, il rejoint au plus vite Paris où il résidera jusqu’en 1973. Mais l’exil à Paris n’est pas facile. Sur sa droite, il y a Konstantin Karamanlis, un conservateur bon teint, exilé depuis 1963 et ami personnel du futur président Giscard d’Estaing. Sur sa gauche, le grand compositeur et militant de gauche, Mikis Théodorakis. En septembre 1973, les colonels qui veulent se rapprocher de la CEE qui les a exclus des négociations d’adhésion et qui veulent faire revenir les touristes, publient une loi d’amnistie. Aussitôt Mitsotakis rentre en Grèce. Mais deux mois après cette ouverture, la révolte de l’école Polytechnique éclate. Le régime des colonels réprime les étudiants avec ses chars et un mois plus tard est renversé par un coup d’État des généraux plus proches de Washington. Mitsotakis est de nouveau arrêté au printemps 1974 pour avoir enfreint la loi sur la presse alors que son journal centriste-libéral Kirykas ne paraissait plus depuis longtemps (!) et incarcéré dans la prison de Chania. Il sera libéré à la chute de la dictature fin juillet 1974.

VERS LA CONQUÊTE DU POUVOIR Après trois incarcérations, Mitsotakis a le « cuir tanné ». Dès sa libération, il fonde le parti des Néo-Libéraux, parti du centre droit en opposition à la Nouvelle démocratie fondée par Karamanlis, parti très conservateur avec des membres qui ont eu des relations ambigües avec la junte (Averoff et d’autres). Comprenant qu’il ne peut rien faire contre la ND, il décide de la rejoindre en 1977. Cette dernière n’est pas contre car il amène un certain pourcentage d’électeurs du centre alors que le PASOK multiplie ses suffrages à chaque élections. Il sera donc élu député de la ND en 1977-1981 et 1985-1989. Karamanlis, contre mauvaise fortune bon cœur, le nomme ministre de la coordination économique en 1978-1980 puis des affaires étrangères en 1980-1981. Suite à l’échec cuisant de la ND aux élections d’octobre 1981, les Karamanlistes perdent leur influence dans le parti. Mitsotakis en profite pour en prendre la direction. Il en est élu président en septembre 1984. Après nombre de scandales et d’affaires, le PASOK perd le pouvoir en 1989. En 1990, la ND revient au pouvoir et Konstantin Mitsotakis devient Premier ministre le 11 avril 1990. Le 14 avril 1992, outre son poste de Premier ministre, il prendra aussi le poste de ministre des affaires étrangères. Mais la situation balkanique est devenue explosive. Le communisme est tombé en Bulgarie en 1990-1991, en Albanie en 1992 et la Yougoslavie est à feu et à sang depuis 1991. Fin diplomate, Mitsotakis renoue rapidement avec une Bulgarie qui ne demande que cela. Mais le problème va venir de la République de Macédoine ex-Yougoslave. Nationalistes de Skopje et d’Athènes vont s’affronter via des manifestations d’envergure. A Skopje, la VMRO (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne) met de l’huile sur le feu. En Grèce, des nationalistes du PASOK et de la ND font de même, dont le ministre des affaires étrangères, Antonis Samaras. Ce dernier a compris qu’en surfant sur le nationalisme grec, il pourrait devenir « calife à la place du calife » et prendre la place de Mitsotakis. En effet, ce dernier négocie en sous main avec le président macédonien-yougoslave, l’ex-titiste modéré, Kiro Gligorov. Ce dernier fait amender sa constitution pour ne pas froisser les Grecs. Les deux parties sont proches d’un accord de reconnaissance (8). Mais Samaras va faire un « coup d’État » en claquant la porte du gouvernement et créant son propre parti. Mis en minorité, Mitsotakis perd les élections et démissionne de la présidence de la ND le 26 octobre 1993. Il restera député à la Vouli de 1993 à 2004, écouté par les différents pouvoirs en place pour ses conseils de modération au niveau de la politique étrangère vis-à-vis des voisins de la Grèce. Sa devise était : « Je suis, j’étais et je resterai toujours un libéral ». C’était surtout un homme réfléchi et modéré qui avait vécu toutes les violences de la société grecque de 1936 à 1974. Il s’est éteint à Athènes le 29 mai 2017.

KOSTAS VERGOPOULOS Quelques mois plus tard, le 9 novembre à Paris, un autre résistant à la junte des colonels et grand francophile, Kostas Vergopoulos nous a quitté. Il est né en 1942 à Athènes dans une capitale occupée par les Italiens et les Allemands, en proie à une terrible famine qui fit cette année là des dizaines de milliers de morts (9). Il fait des études de droit et de sciences économiques à Athènes tout en militant dans les organisations estudiantines de gauche. Avec la dictature des colonels en avril 1967, il s’exile à Paris comme nombre de brillants étudiants grecs qui deviendront maîtres-assistants dans les universités parisiennes (10). En France, il milite contre la junte grecque. En 1974 il est assistant d’économie à la Sorbonne. Elève de l’économiste franco-égyptien Samir Amin (11), ils vont publier tous les deux en 1975 : La question paysanne et le capitalisme. L’année suivante Kostas Vergopoulos publie chez Maspero La question agraire en Grèce, un sujet peu étudié au sein de la gauche grecque. En 1992, il est nommé professeur d’économie politique à la faculté des sciences politiques d’Athènes Pandeios. En 2002, il est professeur de sciences économiques à Paris VIII. Il va publier en français, Mondialisation, la fin d’un cycle et en 2013, sous sa direction, Crise grecque : une crise européenne, chez L’Harmattan. Il a aussi publié de nombreux ouvrages en Grèce, non traduit. Il était aussi professeur-invité dans de nombreuses universités nord et sud américaines et fut expert auprès de l’ONU, l’UNESCO et la Commission européenne. A la fin de sa vie il n’avait de cesse de dénoncer l’austérité qui étranglait son pays et militait pour desserrer l’étau de la dette. Quand il avait le temps, il aimait venir se reposer dans sa maison de l’île de Skopelos dans les Sporades. On se souviendra de son humour et de sa truculence communicative.

Christophe CHICLET

(1) E. Vénizélos (1864-1936), dirigeant de la révolte crétoise de 1897-1898 qui conduit au rattachement de l’île en 1913 à la Grèce, fondateur du gouvernement dissident pro-Entente à Salonique en 1916-1917 contre le gouvernement du roi pro-Axe à Athènes. Trois fois Premier ministre. Mort en exil à Paris. (2) La bataille de Crète a eu lieu en mai 1941. Les Allemands ont parachuté deux divisions de parachutistes qui ont été largement massacrées. Pour se venger, ils ont pendu des milliers de villageois crétois. (3) Dimitri Vlantas (1908-1985) : né à Marathos en Crète dans une famille de paysans. Entre aux Jeunesses communistes (OKNE) dès 1924. Dirigeant de l’OKNE de 1932 à 1943. Commandant de la 4° division ELAS de Crète en 1944. Secrétaire du Parti communiste de Grèce (KKE) de Crète de juillet 1944 à juillet 1946. Participe à la guerre civile dans le nord de la Grèce en 1948-1949. Réfugié en France de 1967 à 1975 où il devient proche du trotskyste grec Michalis Raptis-Pablo, ancien secrétaire général de la IV° Internationale. (4) Dora née en 1954, mariée à Pavlos Bakogiannis, député de l’aile gauche de la Nouvelle Démocratie dans les années 80. Il a été assassiné par le groupe terroriste du 17 Novembre en 1989 qui voulait châtier les anciens collaborateurs du régime des Colonels de 1967 à 1974. Or Bakogiannis, exilé en Allemagne durant la junte, a été un grand résistant contre la dictature. Il était une sorte d’Aldo Moro grec qui souhaitait un rapprochement entre la Nouvelle démocratie et le PASOK. Preuve s’il en est que le 17 Novembre a été manipulé. Par qui ? Sans doute par l’EYP (services secrets grecs aux mains de l’aile gauche du Pasok). Dora a été ministre de la culture en 1992-1993, maire d’Athènes de 2003 à 2006, ministre des affaires étrangères de 2006 à 2009. Alexandra, née en 1956, Katérina en 1959, Kyriakos en 1968 qui deviendra le président de la Nouvelle démocratie en janvier 2016. (5) Interview avec l’auteur. (6) Interview avec l’auteur. (7) Interview d’Alexandra Mitsotakis. A noter que Kyrkos, Glézos et Mitsotakis ont visité ensemble la prison de Goudi lors d’une commémoration dans les années 2000 aux victimes de la junte. (8) Interview de Kiro Gligorov avec l’auteur. (9) De fin 1941 à début 1943, 260.000 Grecs sont morts de faim essentiellement à Athènes, Le Pirée et les Cyclades. (10) Entre autre : Konstantin Tsoukalas, professeur à Paris VIII puis président de l’université de sciences politiques d’Athènes Pandeios, Théodore Pangalos lui aussi professeur d’économie à Paris, puis ministre des affaires européennes et ensuite des affaires étrangères dans les gouvernements socialistes grecs. (11) Samir Amin est né en 1931 au Caire de père égyptien et de mère française, tous deux médecins. En 1957, il poursuit ses études à Paris et entre au PCF pour se rapprocher des maoïstes dans les années 60, pour quelques temps. Il est l’un des premiers théoriciens de l’anti-mondialisme qui va devenir plus tard l’alter-mondialisme.