Je passe donc au thème de mon intervention. « L’islamisme et l’Occident freinent-ils l’émergence d’un humanisme arabo-islamique aujourd’hui ? » À cette question, je réponds : oui absolument ! Pour l’Occident, je commencerai par les Etats-Unis qui ont été victimes d’un tragique retournement de l’histoire lors des attentats du 11 septembre 2001 ! Pourquoi ? À l’époque, j’avais été invité à des débats par plusieurs radios et télés et j’avais été stupéfait par le fait que les confrères journalistes 7mais aussi la plupart des spécialistes ignoraient ou occultaient sciemment des réalités historiques fondamentales dont voici les principales. Au début du XXè siècle, les États-Unis convoitaient le pétrole du Golfe persique et pratiquaient un fondamentalisme chrétien. Ils avaient donc soutenu sur le triple plan politique, militaire et culturel, le fondamentalisme wahhabite de l’Arabie saoudite. Puis, dans les années 1950, ils ont combattu la montée des chefs nationalistes arabes. Ils leur reprochaient officiellement de procéder à des nationalisations qui nuisaient à leurs intérêts économiques et à leur idéologie libérale. Mis sous pression, Nasser, Hafez El Assad et les autres achetaient des armes à l’Union soviétique pour se défendre. Ils aggravaient leur cas.
Par conséquent, les Américains ignoraient leur volonté de modernisation y compris sur le plan culturel, avec la scolarisation obligatoire pour réduire le nombre des analphabètes. Les États-Unis ont alors soutenu en secret, contre eux, l’association des Frères musulmans, créée en Égypte en 1928 par Hassan El Banna. J’ai découvert ce soutien en 1953-1954, alors que je passais l’année chez mes parents à Alexandrie. Sous l’impulsion de Sayyid Qotb, les FM se sont radicalisés en 1970 et ont été la matrice des mouvements islamistes dans le monde arabe et musulman. Leur principal objectif n’était pas de renouer avec l’âge d’or du monde arabo-islamique et son humanisme mais de combattre l’Occident et les régimes arabes modernistes.
Les Etats-Unis ont ensuite soutenu financièrement et politiquement Oussama Ben Laden qui a organisé les taliban en Afghanistan. Ils les ont certes utilisés pour lutter contre les forces soviétiques qui avaient envahi le pays en 1979. Quand l’Armée rouge s’est retirée en 1989, Washington a renié Ben Laden et il s’est vengé. Or, comme vous le savez, Al Qaida et les mouvements islamistes ont toujours bloqué l’émergence de l’humanisme arabo-islamique sur tous les plans et ils alimentent par leurs violences, l’islamophobie en Occident. Or, comme nous l’expliquons avec Claudine Rulleau dans notre livre Islam et islamisme : gare aux amalgames, pratiquement tous les mots d’ordre et toutes les actions d’Al Qaida et autres mouvements terroristes sont en contradiction avec le Coran.
Pour illustrer cette contradiction, les exemples ne manquent pas. J’en donne deux qui me paraissent fondamentaux. Le premier est l’acquisition du savoir. En Afghanistan, les taliban interdisent aux filles d’aller à l’école et dans la plupart des pays musulmans, les conservateurs imposent d’apprendre par cœur sans réfléchir. Le Pakistanais Abdus Salam (1926-1996), premier musulman à recevoir un prix Nobel de sciences, celui de physique, en 1979, démontre que le Coran prescrit le contraire et milite pour.
Parallèlement à ses recherches, il était un « missionnaire de la science ». Il se rendait dans les États musulmans pour les inciter à développer la recherche et démontrer que l’Âge d’or « fut conforme au message du Coran ». Il rappelait que près d’un huitième du Livre exhorte les croyants, hommes et femmes, à étudier la nature, à réfléchir, et, je le cite : « à faire de l’acquisition du savoir et de la compréhension par la science un élément de la vie de la Communauté. Dieu a recommandé à ses fidèles de rechercher la connaissance, dussent-ils pour cela aller jusqu’en Chine. » À ses détracteurs religieux qui soutenaient qu’il s’agissait de « la connaissance de Dieu », il répondait qu’à l’époque ce n’était certainement pas en Chine qu’ils l’auraient trouvée.
Le deuxième exemple concerne la coexistence des religions. Oussama Ben Laden a proclamé : « Tuer des Américains est un devoir sacré ». Les principaux objectifs d’Al Qaida consistent, au nom d’Allah, à tuer les juifs et les chrétiens et à convertir toute l’humanité à l’islam. D’illustres théologiens et les nouveaux penseurs de l’islam s’y opposent et affirment vouloir concilier islam et modernité, islam et humanisme. Prônant aussi le dialogue avec les juifs et les chrétiens, ils citent, à juste titre, les versets du Coran qui recommandent la tolérance, la coexistence et même l’oecuménisme. Ainsi le verset 48 de la sourate V : « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté unique : mais Il voulait vous éprouver en Ses dons. (...) Il vous informera de ce qu’il en est de vos divergences ». Ou encore, sourate II, verset 62 : « Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le judaïsme, ceux qui sont Chrétiens ou Sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier Jour, ceux qui font du bien : voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n’éprouveront plus alors aucune crainte, ils ne seront pas affligés ». Parole de Dieu, ces textes devraient prévaloir mais on constate que les interprétations plus rigoristes du fiqh ou droit musulman, élaboré par des juristes et théologiens conservateurs, l’ont souvent emporté.
Pour éclairer mon argumentation sur l’humanisme, je rappelle que la civilisation arabo-islamique a suivi une double évolution : celle de la création et celle qui a engendré le déclin. En effet, du VIIIè au XIVè siècle, elle a été à la pointe de la modernité. Néanmoins,dès le XIè siècle, un contre courant est apparu. En effet, le calife Al Qâdir, qui régna à Bagdad de 992 à 1031, était inquiet de l’effervescence intellectuelle et de la multiplication des sectes. Il fit donc lire, en 1018, dans son palais puis dans toutes les mosquées une Épître qui porte son nom. Elle imposait une stricte pratique rigoriste telle que définie par Ahmad Ibn Hanbal (780-855). Il érigea même le hanbalisme en doctrine d’État et ferma la porte de l’ijtihad, effort de recherche.
Conscients des conséquences désastreuses de cette décision, de grands savants la condamnèrent. Un exemple parmi d’autres : dans son traité La Revivification des sciences de la religion, Al-Ghazâlî (v.1058-1111) écrit : « En vérité, c’est un crime douloureux que commet contre la religion l’homme qui s’imagine que la défense de l’islam passe par le refus des mathématiques. »
En outre, comme je l’écris dans mon livre L’islam, publié par le Cavalier Bleu dans la collection « Idées reçues », une de celles-ci est « La civilisation arabo-islamique n’a rien inventé ». Or sans ses apports, la Renaissance européenne n’aurait pas vu le jour ou aurait été plus tardive. Paradoxalement, cette idée reçue remonte à la Renaissance et sera confortée au XIXè siècle.
En effet, au XVIè siècle, alors que la civilisation arabo-musulmane est entrée en déclin, l’Europe prend l’ascendant et redécouvre son héritage gréco-romain. Elle doit bien admettre sa dette : la plupart des textes perdus pendant « l’âge des ténèbres », imposé par le Vatican vers l’an mil, avaient été traduits en arabe par des savants syriens maîtrisant les deux langues. On souligne alors leur chrétienté plutôt que leur arabité. Il est vrai que les bédouins d’Arabie des débuts de la conquête avaient des poètes mais pas de savants. Comme je viens de le rappeler, ces derniers se manifestent à partir du VIIIè siècle.
Au XIXè siècle, les tenants de la laïcité, dont le grand écrivain Ernest Renan et le positiviste Auguste Comte, ont critiqué, sur un fond d’antisémitisme, l’obscurantisme des religions. Or les Arabes sont aussi des sémites. Partageant cette façon de voir, les orientalistes de l’époque minimisent les apports originaux de la civilisation arabo-islamique en expliquant qu’elle n’a été qu’une courroie de transmission de la science grecque et des savoirs indiens et persans. Ce sont des spécialistes, notamment Européens, Arabes et le Pakistanais Abdus Salam qui rétabliront les faits dans la seconde moitié du XXè siècle, comme on le verra.
Du VIIIè au XIVè siècle, cette civilisation a été, comme je l’ai dit, à la pointe de la modernité. Il y a certes eu un « miracle grec » dans l’Antiquité mais il y a eu aussi un « miracle arabe » au Haut Moyen Age, celui des savants et des penseurs qui ont choisi de rédiger leurs travaux dans cette langue alors qu’ils étaient persans, berbères, andalous, etc. Ils ont exploré tous les domaines du savoir,astronomie, mathématiques, physique, chimie, médecine, philosophie, géographie, botanique, architecture, histoire. Les Arabes, chrétiens d’abord, puis les convertis à l’islam, ont commencé par traduire les textes fondamentaux grecs, persans, indiens. Parallèlement, les conquérants arabes ont assimilé les techniques et les savoirs des peuples conquis avant d’innover avec eux.
L’historien Américain George Sarton (1884-1956) a publié une monumentale Introduction à l’histoire des sciences, trois tomes parus entre 1927 et 1948. Il l’a divisée en « époques » d’une durée d’un demi-siècle environ et a associé une « figure centrale » à chacune d’elles. Il constate : après les Égyptiens, les Grecs, les Alexandrins, les Romains, les Byzantins, viennent, en une succession ininterrompue, de 750 à 1100, Arabes et Persans musulmans. Je cite quelques-uns : Jabîr (vers 800), alchimiste arabe, dénommé Gerber en Occident, Khawarizmi (780-850), inventeur de l’algèbre et des algorithmes. Râzi ou Rhazès (865-925), médecin persan, fondateur du premier hôpital à Bagdad. Birûni (973-1050), né à Khawarezm, en Asie centrale, astronome, historien, géographe, mathématicien, auteur du célèbre Kitâb al-Hind, Description de l’Inde (1030). Avicenne (980-1037), né à Boukhara, philosophe, commentateur d’Aristote et médecin dont les traités ont été en usage dans les universités européennes jusqu’au XVIIè siècle. Omar Khayam (1047-1122), poète persan mais aussi grand mathématicien, on a tendance à l’oublier.
Pour sa part, Abdus Salam considère Ibn Haitham ou Al Hazen (965-1039) comme « un des plus grands physiciens de tous les temps ». Il souligne qu’il a formulé les lois de l’optique bien avant Roger Bacon (1212-1294) ainsi que la loi d’inertie qui deviendra la première loi du mouvement chez Newton (1642-1727). Ce n’est qu’à partir du XIIè siècle, souligne Sarton, qu’apparaissent les premiers savants européens mais ils partageront les honneurs pendant deux siècles et demi avec les homme de l’Islam, tels Averroès (1126-1198), philosophe andalou et commentateur d’Aristote (comme Avicenne). Maïmonide (1135-1204), théologien et médecin juif andalou. Ibn Battûta (1304-1377), géographe et voyageur marocain qui vaut bien Marco Polo (1254-1324). Ibn Khaldoun (1332-1406), né à Tunis, ancêtre de la sociologie et historien au sens moderne du terme alors qu’il n’y avait que des chroniqueurs sur les deux rives de la Méditerranée.
Au cours de mes reportages pour Le Monde et à la suite d’invitation comme directeur du Centre d’études de l’Orient contemporain à la Sorbonne nouvelle de 1987 à 1994, pour faire des conférences, j’ai fait un triste constat dans les pays arabes : à part quelques universitaires et intellectuels, la population ignore tout ce que je viens d’évoquer. Le fait est que ce n’était enseigné ni dans les écoles ni dans les universités. Cela n’a guère changé !
En France, de grands arabisants du XXè siècle, comme Jacques Berque, Maxime Rodinson et André Miquel ont rétabli la vérité pour le passé. Ils ont aussi effectué des recherches pour mettre en valeur les apports des penseurs et des artistes contemporains. Un exemple : c’est aux cours de Berque au Collège de France que j’ai découvert Jamil Hamoudi (1923-2003), peintre et sculpteur irakien. Berque parle de ses apports dans un de ses livres et précise qu’il est le premier à avoir introduit la calligraphie arabe dans la peinture de chevalet. Je lui ai consacré un album illustré Jamil Hamoudi, Précurseur, que j’ai le plaisir d’offrir à l’AFDA. Malheureusement, ces apports anciens et contemporains ne sont guère connus du grand public.
Il faut se féliciter du rôle joué par les centres culturels, notamment ceux d’Algérie, d’Égypte, de Syrie mais leur public est limité. Celui de l’Institut du Monde Arabe peut certes atteindre 300 000 entrées pour certaines expositions, mais qu’est ce que cela représente par rapport aux centaines de millions d’auditeurs de radios et de téléspectateurs. Or, très peu de journalistes connaissent les mondes arabe et musulman et leurs civilisations, comme j’ai pu le constater lors de grands événements .
En outre, ils ont tendance à mettre l’accent sur les aspects négatifs. Ainsi, pour l’Iran, ils montrent les femmes en tchador, mais combien expliquent qu’elles sont très combatives, qu’il y a 60 à 65 % d’étudiantes dans les universités et qu’elles ont de meilleurs résultats que les garçons. C’est une Iranienne, Shirin Ebadi, qui est la première musulmane à avoir obtenu le Prix Nobel de la paix. Tant à l’époque du chah que sous la République islamique, j’avais fait des enquêtes dans les campagnes et j’avais été impressionné de découvrir que les paysans et les paysannes analphabètes, connaissaient Cyrus, Darius et savaient que leur pays est l’héritier d’une grande civilisation millénaire. Depuis deux siècles et demi, l’Iran a été impliqué dans de nombreux conflits mais il n ‘a jamais été le premier à attaquer ! Combien y a-t-il de reportages sur tous ces thèmes ?
Au cours des années 1980, l’Association Islam et Occident a constitué un groupe de travail auquel participait Germaine Tillion. Nous avions examiné les passages consacrés à la civilisation arabo-islamique dans tous les manuels scolaires. Ils étaient succincts et comportaient des erreurs. Nous avions donc soumis une série de propositions aux responsables du ministère de l’Éducation nationale qui les avaient prises en considération. Elles ont ensuite été reprises, plus ou moins fidèlement, par les éditeurs. Toutefois, vers la fin du siècle, la situation s’est dégradée à nouveau. Il est essentiel de rétablir cet apport dans les manuels et contribuer ainsi à faire connaître leur Âge d’or. Il faudrait aussi, dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée, encourager les pays du Sud à en faire autant et à ne pas freiner l’émergence de l’humanisme arabo-islamique.
Je vous remercie de votre attention. PAUL BALTA 27-3-10