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La disparition deux grands orientalistes

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
11 novembre 2016
Pour qui s’intéresse au Proche et Moyen Orient, à l’Iran, au Caucase, aux Arméniens, aux Kurdes, à la Turquie, à la Grèce, le passage à la « Librairie orientale Samuélian », 51 rue Monsieur-le-Prince, dans le quartier latin en plein centre de Paris, était un passage obligé. Ses gérants, Serge Samuelian, décédé le 24 juin 2016, suivi par sa sœur Alice Aslanian, le 28 juillet suivant. Depuis, faute de successeurs et de repreneurs ce joyau de la culture orientaliste est fermé. Un crève cœur pour les Arméniens et autres passionnés de l’Orient qui avaient l’habitude de s’y retrouver.

C’est Hrant Samuélian (1891-1977), un rescapé du génocide, qui a fondé cette librairie en 1930 au plein cœur de Paris. Auparavant, il n’existait que deux librairies orientalistes à Paris, Geuthner et Maisonneuve, plutôt spécialisées sur le monde arabe. Hrant parlait six ou sept langues. C’est dans sa petite librairie qu’il écrivait ses éditoriaux pour le quotidien arménien de France « Haratch » (En Avant). « Haratch » était l’organe de la FRA (Fédération révolutionnaire arménienne)-Dachnaktsoutioum en France. La FRA est un parti social-démocrate révolutionnaire fondé à la fin du XIX° siècle, proche des Bolcheviks russes. Il a combattu pour l’indépendance d’une grande Arménie regroupant la partie occidentale sous occupation ottomane et orientale sous occupation tsariste, sans oublier les côtes sud-est de l’Anatolie, la « Petite Arménie » ou Cilicie [1]. La FRA avait des liaisons militaires avec la VMRO (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne) fin XIX°, début XX°. Durant la Première Guerre mondiale, des Fédaïs (partisans) de la FRA ont combattu dans les armées tsariste russe et bulgare. C’est la FRA qui a dirigé la petite Arménie transcaucasienne indépendante de 1918 à 1921 jusqu’à la bolchevisation forcée de la région. C’est aussi la FRA qui a organisé politiquement les forces arméniennes en diaspora de l’Iran aux Etats-Unis. Suite à l’indépendance de Erevan à l’explosion de l’URSS en 1989-1991, la FRA s’est réimplantée, non sans difficultés, dans l’ancienne Arménie soviétique.

« Haratch » a été fondé par Schavarch Missakian (1884-1957), un rescapé des geôles turques. Entre 1925 et 2009, plus de 22.000 exemplaires ont été publiés. Il saborde son journal en juin 1940, lors de l’entrée des nazis dans Paris. Il n’a pas oublié que l’armée allemande alliée des Ottomans puis des « Jeunes turcs » a participé au génocide. « Haratch » réapparaît le 8 avril 1945, avec un supplément littéraire en langue française. En effet, nombre d’Arméniens ont participé à la résistance : l’affiche rouge et les combattants de la MOI-FTP (Main d’œuvre immigrée-Francs tireurs et partisans) en est un exemple. A la mort de Schavarch en 1957, c’est sa fille Arpik Missakian, née en 1926, qui va reprendre le flambeau.

L’épopée de la librairie Samuelian

A la mort du fondateur en 1977, ce sont son fils Serge-Armen et sa fille Alice qui ont repris la librairie, entre temps agrandie et rénovée. Gérard Chaliand, le grand géopolitologue se souvient : « La librairie orientale de la rue Monsieur-le-Prince était à l’échelle de la planète, un lieu de rencontre pour tous ceux qui s’intéressaient à l’Asie de jadis et naguère. On y venait des Etats-Unis, du Canada, de l’Australie, de toutes les capitales de l’Europe et bien sûr des pays d’Orient ».

Mais on pouvait aussi y croiser les acteurs Michel Piccoli qui habitait en face et Françoise Arnoul, Juliette Gréco, Henri Verneuil et Charles Aznavour. Mais la librairie n’était pas qu’un « lieu branché ». Elle fut un point de rencontre politiquement très important. Lors de la session du Tribunal permanent des peuples tenue à la Sorbonne en avril 1984, en présence de trois Prix Nobel, dont l’Irlandais Sean Mac Bride, le fondateur d’Amnesty International, la librairie, avec le concours d’Alice Samuélian-Aslanian, est devenue le quartier général pour tous les experts internationaux venus témoigner, et organiser l’édition les actes de la conférence. Ce fut le retour dans un cadre légal de la « question arménienne » et non plus dans la lutte armée de l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie d’Hagopian et Melkonian), du CJGA (Commandos des justiciers du génocide arménien, issus de la FRA) et de la NRA (Nouvelle résistance arménienne, scission de l’ASALA-France). Cette session du Tribunal portera ses fruits quelques décennies plus tard avec la reconnaissance du génocide par nombre de pays.

Lorsque je faisais ma thèse sur l’histoire du Parti communiste de Grèce, des amis arméniens m’ont conseillé d’aller voir à la librairie Samuélian. Je pousse la porte, je suis reçu comme tous les autres visiteurs par Serge-Armen. Je lui explique ma demande. Il fait une drôle de moue. Car visiblement, il n’avait pas grand-chose en magasin sur ce sujet. Mais, il m’emmène à un rayonnage où j’ai eu la chance de trouver trois perles. Des livres édités en français par la gauche grecque durant la guerre civile (1946-1949) dénonçant la répression sanguinaire des « monarchos-fascistes ». Des ouvrages introuvables à Athènes, Salonique et partout ailleurs, sauf rue Monsieur le Prince. Bref, la caverne d’Ali Baba !

Et Gérard Chaliand de conclure : « Avec la disparition de la librairie Samuelian, s’en va un pan d’histoire pour des générations d’orientalistes et plus particulièrement pour la communauté d’origine arménienne de France, la fin d’un foyer culturel rayonnant, ouvert au monde et chaleureux » [2].

[1Voir la bande dessinée d’Antonin : « Ernest, souvenirs de Cilicie », Paris, ed. Cambourakis, 2015.

[2Pour en savoir plus : Nouvelles d’Arménie Magazine, n° 232, septembre 2016. Gaïtz Minassian : « La FRA, éthique et politique 1959-1988 ». « Guerre et terrorisme arméniens 1972-1998 ». Aux éditions Syllepse, Paris. Anahide Ter Minassian : « L’échiquier arménien entre guerres et révolutions 1878-1920 », ed Karthala, 2015.