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La nouvelle guerre arméno-azéri d’avril 2016

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
25 août 2016
Du 1er au 5 avril dernier, Bakou et Erevan se sont fait une deuxième fois la guerre dans l’indifférence générale des média focalisés sur le conflit syro-irakien et les attentats islamistes en Europe. Pourtant les deux conflits sont géographiquement proches et la Russie comme la Turquie sont parties prenantes dans cette guerre transcaucasienne, tout comme elles le sont en Syrie.

Le 1er avril au soir, l’armée azérie lançait une attaque massive à la frontière du Haut Karabagh avec chars lourds, artillerie, hélicoptères et drones kamikazes bourrés d’explosifs (le Harop de fabrication israélienne), dans la région de Mardakert au nord et de Fizouli au sud. Grâce au « Groupe de Minsk » [1], un cessez-le-feu est intervenu dès le 5 avril au matin. Les pertes civiles et militaires arméniennes seraient de 170 personnes et plusieurs centaines de blessés. L’armée azérie aurait perdu 200 à 300 combattants à minima. Suite à l’arrêt des combats, Bakou n’a occupé que sept kilomètres carrés du territoire arménien [2].

La Transcaucasie (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) est soviétisée en 1920-1921. Les Mencheviks géorgiens, les Dachnaks arméniens et les Musavatistes azéris sont vaincus par l’armée rouge. Le 4 juillet 1921, le bureau caucasien du Comité central du Parti bolchevik redessine les frontières de la Transcaucasie. La région arménienne du Nakhitchévan, peuplée majoritairement de turcophones, frontalière de la Turquie, est rattachée à l’Azerbaïdjan. Quant au Karabagh, région peuplée à 80% d’Arméniens mais séparée de l’Arménie par un corridor d’une vingtaine de kilomètres et comportant une dizaine de villages azéris, il devient une région autonome dépendant de Bakou. En effet, Staline, d’origine géorgienne, le premier commissaire du peuple aux nationalités de la futur URSS, se méfie des Arméniens.

Dès 1988, les Baltes et les Arméniens commencent à manifester, réclamant leur indépendance. En février 1988, les autorités azéries organisent un pogrom contre la forte communauté arménienne de Soumgaït sur les bords de la Caspienne. Un second aura lieu en 1990 à Bakou. L’importante minorité arménienne, installée sur les bords de la Caspienne depuis le XVIII° siècle, fuit le pays en masse pour rejoindre l’Arménie ou la Russie. Dès le 15 juin 1988, Bakou annonce qu’il annule le statut de région autonome du Karabagh et le rattache à l’Azerbaïdjan. Avec l’explosion de l’URSS en août 1991, la guerre fait rage entre Bakou et Erevan. Les forces azéries entrent dans le Haut Karabagh, occupant une grande partie du nord de la région, une plus petite partie au sud, mais aussi occupent plusieurs villages en République d’Arménie même. Mieux armées, les forces azéries pensent remporter une victoire facile. Après deux mois d’offensive, l’armée de Bakou est stoppée. En effet, elle ne connaît pas cette région montagneuse plus facile à défendre qu’à attaquer. Les Karabaghtsi (habitants du Karabah), paysans connaissant parfaitement le terrain, fondent leurs milices d’autodéfense villageoises. Ils bloquent ainsi l’avancée de l’armée azérie. La jeune armée arménienne d’Erevan, au bout de deux mois de combat, réussit à reprendre le petit corridor, chassant les habitants azéris et fait sa jonction avec les milices karabaghtsi. Les forces arméniennes sont rejointes par des volontaires de la diaspora, en particulier par des anciens membres de l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie) du Liban et de France. Cette dernière s’était fait connaître en assassinant des diplomates turcs de par le monde à la fin des années 70 et dans les années 80. Le plus célèbre fut Monte Melkonian, un arménien de Californie, membre fondateur de l’ASALA mais qui avait fait scission, pour fonder l’ASALA-Mouvement révolutionnaire, car il refusait la dérive terroriste aveugle d’Hagop Hagopian (un Arménien d’Irak), le fondateur de l’ASALA. Ce dernier, qui a commencé sa carrière dans les rangs des Palestiniens extrémistes d’Abou Nidal, a été assassiné par les services secrets syriens en bas de chez lui le 28 avril 1988 à Paléo Phaliro, proche du Pirée. Ne pouvant l’identifier car il était porteur d’un passeport yéménite, la police grecque a demandé l’aide des services de renseignements occidentaux. Quand la photo est arrivée au contre-espionnage français (DST), cette dernière a demandé aux Grecs de vérifier si le cadavre n’avait qu’un seul testicule. Si c’était le cas il s’agissait bien d’Hagopian. En effet, ce service, basé à l’époque derrière le métro Dupleix à Paris, avait une équipe spécialisée dans la traque contre l’ASALA France, équipe dirigée par un commissaire originaire de Perpignan. Le nom de code d’Hagopian à la DST était « n’a qu’une couille ». Monte, rompu à l’art de la guerre, dirigea une brigade arménienne dans le nord du Karabagh où il infligea de lourdes pertes à l’ennemi. Il sera tué sur le front par un obus adverse à Merzouli. Autre volontaire connu, l’Arménien de Marseille, Gilbert Minassian, ancien membre des Jeunesses Communistes marseillais, ami du cinéaste Guédigian, devenu le colonel Levon sur le front du Karabagh, ainsi que les frères Jamgotchian.

Après deux ans de combats sanglants, les Arméniens ont repris 95% du territoire du Karabagh occupé par les Azéris, mais surtout, ils ont élargi le corridor et occupent désormais 30% de l’Azerbaïdjan (Karabagh, plus tous les villages azéris bordant cette région en aval, dont 10% de territoire historique azéri hors Karabagh). Les combats ont fait 30.000 morts et 750.000 déplacés chez les Azéris.

De la paix armée à la reprise des combats

Le groupe de Minsk arrache un cessez-le-feu le 12 mai 1994. Le front se fige et le ballet diplomatique commence. Erevan peut compter sur Téhéran, la diaspora et parfois sur Moscou. En effet cette dernière, suivant ses intérêts dans la région, oscille entre les deux pays. Sachant que l’Arménie a permis à Moscou de garder sa plus grosse base militaire en Transcaucasie, la Russie lui vend des armes à des tarifs préférentiels. Cela n’empêche pas les Russes de commercer avec Bakou, mais à des prix plus élevés  [3]. Quand à cette dernière, elle a le soutien total de la Turquie qui continue à infliger un blocus à l’Arménie et arme en sous main l’Azerbaïdjan.

En 2002, T.R. Erdogan et son parti l’AKP remportent les élections. Islamo-conservateur, il est fondamentalement contre la reconnaissance du génocide arménien et renforce le blocus de l’Arménie. C’est aussi pour cette raison qu’Erevan s’est rapproché de Téhéran car l’Iran ravitaille l’Arménie par le sud. En 2003, Ilham Aliev [4] succède à son père Gaydar [5] à la tête du pays. Ilham est élu Président de la république en octobre 2003 avec 77% des suffrages, deux mois avant la mort de son père. Il est réélu en octobre 2008 avec 89% et en octobre 2013 avec des scores tous aussi staliniens. Bref, dans la pure tradition ottomane, les Aliev père et fils dirigent leur pays de façon dictatoriale depuis 1969 !

Depuis le cessez-le-feu de 2004, de petites escarmouches ont lieu régulièrement sur la ligne de front. Mais depuis 2014-2015, les forces azéries deviennent plus agressives. Elles envoient régulièrement des obus sur les fortifications arméniennes et villages frontaliers. Parfois, elles infiltrent des commandos sur le terrain. Mais à chaque fois les forces armées du Haut Karabagh ripostent et repoussent les assaillants.

Mais cette fois, il ne s’agit plus d’escarmouches mais d’une offensive d’envergure. Dès le 2 avril au matin, les forces arméniennes se sont positionnées à Talich, le dernier village arménien à quatre kilomètres des positions arméniennes. Dans le village voisin de Mataghis, les Azéris ont bombardé l’école. Les anciens combattants de 1991-1992 de la région sont tous venus prêter main forte aux jeunes conscrits. Près de 2.000 volontaires du Haut Karabagh, d’Arménie et de la diaspora sont venus tenir le front. Lors de l’offensive sur Talich les commandos azéris ont tué trois personnes âgées, leur tranchant les oreilles.

Pour Artzrun Hovhannissian, porte parole du ministère de la défense : « D’une manière générale, ce fut une offensive brutale et massive de type blitzkrieg, la première de ce type depuis la signature du cessez-le-feu de 1994. L’adversaire ayant mis en œuvre des armements totalement nouveaux, on peut dire que ce fut une opération inédite dans l’histoire du conflit du Karabagh » [6].

Cette guerre des « quatre jours » ne serait qu’un coup de sang d’Aliev ou au contraire une volonté de tester l’armée arménienne et la réaction des partenaires dans la région. Bref, un coup d’épée dans l’eau ou au contraire une stratégie de reprise du conflit allant crescendo ?

Mais il vrai que la chute des prix du pétrole a coupé les ailes d’Aliev et de son budget pour s’armer massivement d’armes modernes en vue d’une reconquête.

[1Le groupe de Minsk a été créé en 1992 lors de la première guerre arméno-azérie obtenant un cessez-le-feu le 12 mai 1994. Il est co-présidé par les États unis, la Russie et la France. En sont membres : l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Allemagne, la Biélorussie, la Finlande, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Suède et la Turquie.

[2Les Arméniens ont perdu 14 tanks, 4 camions, 1 drone ; les Azéris, 29 blindés lourds et légers, 14 drones et 2 hélicoptères.

[3Moscou a livré à Bakou des tanks dernier cri T90S et TOS-1A, des blindés légers BMP-3, des hélicoptères MI-35, des lance-roquettes Smerch.

[4Ilham Aliev est né en 1961. Il est nommé vice président de l’influente compagnie nationale des pétroles, la Socar en 1994. L’année suivante, il est élu député. En août 2003, son père gravement malade le nomme Premier ministre.

[5Gaydar Aliev (1923-2003). En 1967 il devient président du KGB d’Azerbaïdjan, puis deux ans plus tard Premier secrétaire du PC d’Azerbaïdjan. En 1976, il entre au Bureau politique du PCUS. Fidèle de Brejnev et d’Andropov, il fait partie des purges gorbatchéviennes. En 1987, il est limogé du politburo et de la direction de l’Azerbaïdjan. Après une traversée du désert, il rebondit avec l’indépendance du pays en 1991. En 1992, il est nommé vice président du parlement de Bakou, puis président l’année suivante. En octobre 1993, il élu président de la République au suffrage universel.

[6Nouvelles d’Arménie Magazine, n° 229, mai 2016.