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Dans Tchao Pampa 2, nous suivons le pauvre charron dans ses
premières tribulations d’immigrant, puis dans sa réussite d’éleveur
dans la colonie de San José : il laissera à ses trois fils une riche
estancia dans les immensités de la pampa. On suit également
l’étonnante odyssée des petits Savoyards en terre argentine 3. En
fin de vie, juste avant la grande guerre, Joseph désigne son fils
Juan pour remplir au pays natal une délicate affaire de mémoire.
Juan est pris malgré lui dans la tourmente de la grande guerre et
survit à l’horreur des tranchées. Revenu en Haute Maurienne, il y
rencontre l’institutrice Marie, devient lui-même enseignant et tous
les deux décident d’exercer leur beau métier au service des plus
pauvres en Algérie.
L’Algérie après l’Argentine. Après la Savoie et l’Argentine, débute donc leur aventure algé-rienne aux confins des Hautes Plaines et de la Petite Kabylie, d’abord à Sétif puis, par mesure de rétorsion de l’administration effrayée par leurs initiatives, à l’ex-Périgotville – ajourd’hui Aïn el-Kebira, à 27 km au nord-est de Sétif. A Sétif, Juan retrouve un ami des tranchées, Mo-hand, poilu rescapé comme lui. Pendant plus de vingt ans leurs liens se maintiennent vaille que vaille sur fond des élans grandissants du nationalisme algérien qui déboucheront sur les tragiques massacres de mai 1945.
Au même moment Christian, le fils de la troisième génération, se bat au Mont Froid en Maurienne sur les lieux même qui ont vu la fuite de Joseph son grand père ; pour tous ces hommes et femmes de bonne volonté, le jour de l’armistice sera rouge, sur les plateaux de l’Atlas comme dans la haute vallée de Maurienne : rouge sang, comme le ciel au crépuscule, rouge du sang que font inexorablement couler la folie meurtrière des hommes, leur instinct de lucre et de domination, leurs machines à exclure et à humilier. Les héros de Rouge Montagnes revenus de ce qui devait être la « der des der »vont donc vivre, à la fois dans la conscience et l’impuissance, la préparation des nouvelles violences du siècle et voir l’effondrement des amitiés entre communautés quand l’une est opprimée et sans espoir.
Avouons-le : nous avons été de prime abord méfiants devant la tentative d’Yves Bour-ron de situer en Algérie, terrain où la mémoire n’est pas apaisée, la suite de sa saga : allions-nous être assommés de cours d’histoire encyclopédiques ou pédants, ou replongés dans les joliesses nostalgiques et illusoires des romans coloniaux, voire même subir un discours militant plaqué sur des personnages stéréotypés ? Cette méfiance s’est très vite dissipée tant la construction, aussi méticuleuse qu’invisible du récit, la description subtile et sans complaisance des relations, l’intégration originale des références historiques et la qualité de l’écriture retiennent une attention chargée de plaisir et d’émotion. Un équilibre est trouvé entre l’évocation précise de grands évènements, qui satisfera les historiens les plus exigeants 4 et le récit de la vie quotidienne des personnages et de leur communauté pendant l’entre deux guerres et jusqu’en 1945, dans l’impitoyable et immuable différence de statut qui privilégie les uns et humilie les autres.
Dès leur arrivée à Sétif, Juan et Marie se donnent avec passion à leur travail ; ils inno-vent, élargissent, malgré des consignes pas toujours écrites, le recrutement « indigène », filles et garçons qu’ils se débrouillent pour nourrir ; très vite ils s’affrontent aux autorités acadé-miques frileuses et aux petits colons apeurés qui déjà construisent leur bunker. Ils doivent aussi faire face aux magouilles des notables locaux qui veulent accaparer les places offertes aux plus pauvres. Son compagnon des tranchées Mohand est employé à la pharmacie d’un certain Ferhat Abbas dont on suit la radicalisation à la suite de ses efforts vains pour ouvrir un peu le système. Marie devient aussi l’ami de Nadia et les deux familles se fréquentent et se soutiennent avant que la chape de plomb coloniale les éloigne et les oppose.
Impossibles amours. Dans leur adolescence et leur jeunesse frémissante, leurs enfants con-naissent entre eux leurs premiers émois amoureux. Christian l’aîné de Juan aime Fatima qui lui rend cet amour ; la jeune fille sera finalement mariée à un parent, loin de son roumi. Aziz, fils de Mohand, s’éprend de l’indomptable et entreprenante Céline, fille d’un petit colon lui aussi venu de Maurienne. Les deux jeunes gens vivent à Alger un amour passionné malgré l’hostilité de leur entourage – cet amour connaîtra une fin tragique. Aziz, déjà engagé dans le mouvement de libération, abandonne ses études de médecine pour s’engager dans l’armée et apprendre sur le tas ce qui lui sera utile dans sa future lutte ; il deviendra un héros de la campagne d’Italie.
Le point d’orgue de ces émouvantes histoires croisées est aussi un point final : nous retrouvons tous les personnages dans le récit fidèle, honnête et précis des massacres de Sétif en Mai 1945. Aziz en sera une des premières victimes. C’est dans des flots de sang que se noient les espoirs ou plutôt les illusions sur ce qui ne pouvait être vécu dans l’oppression : les Français sincères et généreux poursuivront donc leurs engagements sur le sol de leurs ancêtres et les révoltés survivants leur combat pour la libération.
Yves Bourron a été dans sa vie professionnelle un homme d’images. Auteur de trois manuels de référence sur les techniques audiovisuelles 5, il réussit à transposer dans l’écriture ce regard acéré sur les grands évènements et les petits bonheurs qui nous attache directement aux personnages et nous fait littéralement vivre leur quotidien : colorées et sensuelles les images restituent la beauté des corps et des paysages comme la douleur des exclusions. Ainsi les excursions à Djemila la romaine brillent des lumières qui exaltaient déjà Camus et rarement l’explosion des passions dans le grouillement d’Alger la blanche n’a été évoquée avec tant d’intensité. La bienveillante compréhension accordée à chacun donne la mesure de l’amour qu’Yves Bourron porte fidèlement à l’Algérie où il enseigna avec bonheur après l’indépendance. Ce troisième volume très réussi nous parait porter pour notre plus grand plaisir la marque indélébile d’un premier amour.
Yves Bourron est aussi l’auteur de biographies d’acteurs de terrain confrontés à l’arrogance ou à l’aveuglement du Nord et à la construction d’un monde nouveau dans des pays conservateurs, voire dictatoriaux 6. Rouge Montagnes apporte à notre sens un témoignage encore plus fort que ces ouvrages sur la lutte des gens de bonne volonté pour un monde fra-ternel. Justement parce que cette oeuvre d’amour d’une lucidité exigeante et distanciée, mais aussi totalement incarnée, ne veut livrer aucun message. Le lecteur, en s’attachant aux passions et engagements d’honnêtes hommes qui veulent donner un sens à leur vie dans une Algérie violentée, comprend bien qu’il est vain de ressasser avec nostalgie les occasions manquées. Il n’y a pas de fraternité durable quand l’injustice est instituée et que la force réprime impitoyablement ceux qui sortent du rang qu’elle leur a assigné 7.
1. Adieu Ramasse, première édition 1988 la Vie Nouvelle, 341 p., réédité par la Fontaine de Siloé en 2006
2. « Tchao Pampa », La Fontaine de Siloé 2008 427 p., la trilogie porte le titre de Soleil de Mai
3. Epopée aussi retracée dans les trois volumes de Claude Châtelain, Les Savoyards
de la Pampa, -1 : Les cousins, Montmélian, La Fontaine de Siloé, 1990, 343 p . ;
2 : Nos cousins aux Amériques, ibid., 1995, 335 p. ; -3 : Les cousins : Le temps
des retrouvaillesibid., 1999, 255 p.
4. Une seule confusion notable sur le plan historique : la grande mosquée d’Alger
n’est pas une ébauche de la mosquée de Cordoue entreprise deux siècles avant elle :
certaines sources d’un nationalisme peu précautionneux avec les faits auraientelles
expliqué cette erreur ?
5. Actuellement à la retraite il développe avec succès une activité de médiateur
avec la même bienveillance et impartialité qu’on apprécie dans son roman
6. Yves Bourron, interview et rédaction de Philippe Van de Boggard, Tu t’appelleras Felipe, un prêtre au coeur des communautés de base au Chili, l’Harmattan 2008,
228 p. et Jamal, un migrant acteur de développement, la revanche du territoire,
Publisud, mars 2011, 270 p.
7. Nous passons sous silence dans ce compte-rendu consacré à l’aspect algérien
du roman le récit très détaillé, s’appuyant sur des sources inédites, de la guerre
en Haute Maurienne, dans lequel on trouvera aussi dans chaque camp des hommes
de bonne volonté. Ce récit devrait passionner tous les amoureux de la belle haute
vallée, locaux et estivants et sous une autre forme devrait intéresser les sociétés
savantes locales.
Jean-Loup Salètes, professeur retraité d’histoire africaine