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And Patrick Habis

Syrie : regards géopolitiques

Barah Mikaïl: Chercheur au FRIDE et Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée

Parler de la Syrie, c’est penser en premier lieu aux drames qui y sévissent. La catastrophe humanitaire provoquée par la guerre atroce qui tient le pays depuis maintenant plus de trois ans est sans précédent régional. Plus de 150 000 morts, 2,5 millions de réfugiés, 6,5 millions de déplacés, et la liste s’allonge jour après jour. Qui plus est, l’ampleur de la destruction des infrastructures de la Syrie provoquée par les lourds affrontements sévissant entre le régime et ses opposants armés indique aussi que le pays aura besoin de temps pour se relever une fois que cette guerre sera derrière nous. Hôpitaux, écoles, routes, patrimoine culturel ont aussi subi les frais de la guerre. Ce sont les générations actuelles et futures qui ont été sacrifiées sur l’autel d’une situation pourtant partie initialement de légitimes reven- dications populaires en faveur d’un changement des politiques du régime plutôt que du régime lui-même. Sur fond de crise sociale et économique, la population en avait assez de supporter le quadrillage policier, la chape politique et la corruption éhontée de l’oligarchie au pouvoir. Il y avait bien longtemps que le « contrat social populiste » [2] avait volé en éclat ; dès lors, dans le couple que formaient l’autorita- risme et la promesse du progrès social, caractéristique du socialisme arabe, seul le premier terme prévalait depuis longtemps. Ainsi, s’est établie à partir de mars 2011 une situation de défiance interne, entre un régime s’accrochant au pouvoir par tous les moyens et une partie de la population ne souhaitant plus accepter l’exercice de politiques abu- sives à son encontre. Depuis le début de la guerre, nombre de citoyens pacifiques ont ainsi fait valoir leurs aspirations au changement, dans un pays aux mains d’une clique autoritaire et corrompue. Cette mobilisation rappelait indirectement les ambitions populaires avortées du « Printemps syrien » qui avait suivi l’arrivée de Bachar al-Assad au pouvoir en 2000. La création dès 2011 par plusieurs représentants de la société civile des « comités locaux de coordination », réseau d’orga- nisations locales appelant à la désobéissance civile tout en s’opposant à l’usage des armes ou à l’appel à une intervention militaire extérieure pour en finir avec le régime, témoignait à la fois de l’existence d’une dynamique citoyenne responsable et engagée et de la porte qui restait ouverte au régime pour engager une transition politique inclusive. Las, les conditions pour l’ancrage d’une guerre aux ressorts multiples auront tôt fait de prendre le dessus. Le régime syrien a incontestable- ment la responsabilité première dans la création d’une situation qui connaît un tel pourrissement aujourd’hui. Il faut cependant reconnaître que l’échelle des griefs peut aussi être étendue à d’autres acteurs.

On rappelle souvent que les six premiers mois de la « révolution syrienne » avaient été pacifiques, avant que la militarisation de la situa- tion ne prenne le dessus suite au facile recours du régime syrien au langage des armes. Mais ce n’est là qu’une demi-vérité. Dans les faits, il est incontestable que le régime syrien s’est effectivement rendu cou- pable, dès le début des événements, au printemps 2011, d’une politique répressive vis-à-vis de ses opposants. En effet, l’engagement sur le terrain militaire semblait lui être plus favorable que celui sur le terrain politique où sa part de crédibilité pouvait lui être fatale. Cependant certains groupes et individus soucieux d’en finir avec le régime de Bachar al-Assad n’étaient pas en reste en termes de violences, même si les manifestations populaires gardaient leur forte empreinte non violente. Ainsi dès le mois d’avril 2011, on pouvait déjà compter les victimes tombant dans les deux camps – pro et anti-gouvernemental –, du fait de ce qui était déjà devenu une guerre engagée. Cette dimen- sion violente tire une grande partie de sa source dans les implications régionales et internationales du conflit. Contrairement à ce qui avait prévalu en Tunisie ou en Egypte avec l’éclatement du « Printemps arabe », en Syrie, c’est une pléthore d’agendas extérieurs qui sont venus se réapproprier une situation de lutte entre un régime décrédibilisé et une partie de son peuple. L’implication de l’Iran, des pays du Golfe et de leurs alliés dans les évolutions de la crise syrienne est aujourd’hui connue, voire reconnue. Ce que l’on a tendance à moins souligner, c’est le fait qu’elles aient toutes été engagées très tôt dans le pays. Dès la fin de l’année 2011, l’apparition de combattants islamistes étrangers sur le territoire syrien était un fait souligné par les différentes vidéos que l’on pouvait voir circuler sur les réseaux sociaux. Il aura fallu plus de temps aux médias pour rendre compte de cette réalité pourtant importante pour comprendre ce qui se passe en Syrie. Opter pour un changement est une chose ; croire en la validité d’une ou des alterna- tives posées ou proposées en est une autre. Sur ce point, il est aisé de comprendre que des formations islamistes telles que l’Etat islamique en Irak et au Levant (EEIL, issue de l’organisation Al-Qaida) ou Jabhat al-Nosra (formation elle-même issue de l’organisation Al-Qaïda en Mésopotamie avant qu’elle ne choisisse de s’en distinguer) n’avaient que peu de chances de rallier les Syriens vivant dans les zones qu’elles ont réussi à s’approprier à leur vision d’un islam restrictif, exclusiviste et obscurantiste. Les chances pour ces formations d’être admises par la population syrienne sont ainsi plus que réduites. Mais plus problé- matique s’avère le fait que « l’opposition » institutionnelle syrienne (aujourd’hui connue sous le nom de Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution syriennes, CNFORS) fasse preuve d’une désunion et d’une absence de performance, tant dans ses débats internes que lors de ses tractations avec l’Armée syrienne libre (ASL), « corps armé » qui peine à faire la différence sur le terrain, faute de moyens, mais également de consensus entre ses membres.

Le régime syrien se satisfait évidemment de cette situation, car plus elle se détériore, plus Assad a beau jeu de se présenter comme celui qui peut empêcher la survenue d’un régime supposé pire. Gérer la Syrie, en effet, c’est être à même de contenir les débordements possibles entre différentes communautés, tenir la situation à la frontière avec des voisins terrestres de poids, maintenir la cohésion de l’armée et de l’appareil d’Etat, ou encore avoir une vision d’avenir. Bachar al-Assad a plus excellé sur le maintien de la cohésion de ses institutions que sur les autres points pourtant fondamentaux. Pour autant, pour une partie de la communauté internationale qui avait appelé au renversement de Bachar, l’audace déjà peu évidente semble totalement refroidie. Or on sait que le feu vert de cette communauté internationale, au premier chef les Etats-Unis, reste indispensable pour asséner au régime syrien un coup semblable aux précédents irakien (2003) ou libyen (2011). Mais ces deux exemples peinent encore à prouver leur validité à ce jour, preuves sur le terrain à l’appui. Ils se voient d’ailleurs d’autant moins envisagés pour l’heure que « l’Amérique » en crise demeure en besoin de se trouver des scénarios qui la tirent vers le haut, non vers le bas. L’explication des blocages du Conseil de sécurité par les vetos russe et chinois à toute intervention militaire en Syrie paraît à ce titre de courte vue. Le président américain Barack Obama n’est évidem- ment en rien comparable à son prédécesseur Georges W. Bush, mais les Etats-Unis ne s’étaient pourtant pas embarrassés d’une résolution du Conseil de sécurité pour envahir l’Irak en 2003. Pas plus qu’ils ne portaient d’attention à ces considérations légales – ou légalistes – début septembre 2013, lorsque l’hypothèse de « frappes ciblées » que les Etats-Unis paraissaient prêts à mener en Syrie suite à une attaque chimique intervenue dans la banlieue de Damas – le massacre de Ghouta – a finalement été avortée au profit d’un accord proposé par les Russes sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien.

Dans les faits, Assad bénéficie donc d’une conjoncture internatio- nale marquée par la volonté des Etats-Unis de consolider leurs assises. Il bénéficie aussi de la déstructuration de ses opposants. Cela n’est pas pour autant un gage de survie politique. Dans le même temps, le régime syrien demeure capable de tirer son épingle du jeu à terme.

Parler de la Syrie demeure un devoir, certes modeste, pour une revue qui se veut engagée sur le terrain de la recherche d’une paix juste dans l’espace méditerranéen. Pour autant, le partage de cette convic- tion et le souhait de voir la Syrie revivre n’empêche pas les divergences, moins sur le diagnostic du régime d’Assad que sur les moyens de trouver une solution viable. Aussi ce dossier de Confluences Méditerranée consacré à la Syrie a-t-il donné lieu à un débat parfois houleux au sein du comité de rédaction. La sensibilité particulièrement aiguë de la question syrienne ne pouvait que provoquer des réactions et des ques- tionnements quant à l’approche que ce dossier se devait de privilégier. Le consensus pouvait difficilement prévaloir, tant les sensibilités et les approches aux ressorts de la crise syrienne demeurent variées, et parfois contradictoires. Le choix du coordonnateur est finalement allé à l’octroi d’une tonalité géopolitique à ce numéro consacré à la Syrie, comme le lecteur pourra le constater. La préférence pour cet angle est totalement assumée, et toute critique ou manquement quant à un ou l’autre des aspects ici présents ne saurait aller qu’à l’auteur de ces lignes.

La réalisation de ce numéro a sollicité bien des efforts et une grande implication de la part des contributeurs et de l’équipe de rédaction, parfois dans des délais serrés. Qu’ils soient sincèrement remerciés pour leur dynamisme, leur flexibilité et leur pertinence. Leur aptitude à expliquer la Syrie à partir de certaines de ses facettes parfois insuf- fisamment explorées a été le point de départ exploité par ce numéro. Il en est aussi l’aboutissement. L’espoir est que les lecteurs, soucieux de prendre en compte un maximum d’éléments pour alimenter leur éflexion sur le plus grand des drames actuellement traversé par le monde arabe sortent enrichis de ce dossier. Car là réside la vocation inébranlable de Confluences Méditerranée.

[1Selon les termes de Laurence Louër, « Soulèvement et factionnalismes des élites autoritaires en Egypte et au Bahreïn », Critique internationale, octobre- décembre 2013.

[2Selon les termes de Laurence Louër, « Soulèvement et factionnalismes des élites autoritaires en Egypte et au Bahreïn », Critique internationale, octobre- décembre 2013.