Entretien avec Simone Bonnafous
Simone Bonnafous est linguiste et professeur en Sciences de l'information et de la communication. Elle est lauteur de L'immigration prise aux mots, publié en 1991 aux Editions Kimé et de nombreux articles sur ce sujet, notamment dans la revue Mots qu'elle anime. Comment les désignations de l'immigré dans la presse ont-elles évolué ces dernières années ?
A partir de la recherche sur l'image des immigrés et sur le vocabulaire de la grande presse, trois sujets peuvent être abordés. Le rappel des principales constatations; la question du lien entre le discours dominant et la réalité des faits auxquels ils se réfèrent d'autant plus que si les discours font partie intégrante des faits qu'ils contribuent à façonner, la réalité brute de l'immigration a elle-même profondément changé; les moyens dont on peut disposer pour corriger les stéréotypes véhiculés par les médias.
Des travailleurs immigrés aux sans-papiers, la terminologie a-t-elle évolué et que couvre-t-elle? Le discours sur les autres renseignant d'abord sur soi-même, que révèlent sur la société française et ses problèmes les glissements de terminologie? Par exemple, que nous apprend la manière dont la "question du foulard" a été traitée, et les mots alors employés? Quen est-il de la confrontation, à travers le vocabulaire sur l'immigration, des idéologies de droite et de gauche? Le discours de l'extrême-droite repose sur une idéologie construite, évidente et malheureusement efficace parce qu'elle mêle "valeurs" simples et émotions fortes: pureté du sang, refus et expulsion de l'autre... Les discours à gauche sont plus hésitants. Ils oscillent entre un économisme utilitaire ("les travailleurs immigrés ont été et sont utiles à la France"), et un humanisme flou ("il convient de traiter généreusement les immigrés"). A partir de ce constat de faiblesse idéologique, comment reconstruire une idéologie progressiste qui redevienne suffisamment attrayante et efficace face au discours de l'extrême-droite?
Parmi les faits majeurs de cette fin de siècle, il y a évidemment l'effondrement de pans entiers de l'idéologie socialiste; l'échec des politiques de développement du Tiers-Monde; l'accentuation des inégalités mondiales; les craintes relatives à une pression migratoire accrue... Sur cette toile de fond, les pertes de contact entre la réalité somme toute modeste de l'immigration et les mots pour en traiter sont permanentes. Comment l'évolution des mots accompagne, en s'en écartant sensiblement, en sacrifiant aux fantasmes, celle des données réelles?
On a parfois l'impression que le vocabulaire est tellement piégé qu'on ne sait plus comment parler des étrangers et des immigrés (que ces derniers soient ou non devenus français). Il ne faudrait cependant pas céder à une excessive prudence sémantique: en rappelant chaque fois les définitions (par exemple, en précisant ce qu'on entend par intégration, ou assimilation, ou insertion), ne peut-on prévenir les incompréhensions? Mais à l'inverse, n'est-ce pas parfois en préservant l'ambiguïté du vocabulaire utilisé qu'on peut agir pour débloquer une situation? Ainsi, l'imposition du terme intégration au tournant des années 90 apparaît-il comme une habileté positive, puisqu'elle a permis dempêcher une crise ouverte dans la société française, qui aurait conduit, elle, à toutes les exploitations à l'extrême-droite.
Sur les hésitations de la pensée de gauche, sur la reconstruction d'une doctrine de progrès, on dispose de fils directeurs, de pistes à explorer. Mais peut-on aboutir sans des clarifications préalables? Peut-on aboutir sans une relance de l'idéal égalitaire, sans une dynamique sociale visant à réduire les inégalités réelles (de revenu, de patrimoine, de savoir...), ceci afin de se dégager des pièges de l'identitaire? Le métissage, comme futur et prolongement de l'intégration pourrait-il devenir un élément explicite, central, d'une idéologie de progrès pour demain?
Pour finir, la méthode utilisée pour analyser la presse sur le plan linguistique peut être utilisée, avec quelles adaptations, pour d'autres médias: télévision, cinéma?... Faut-il agir sur la formation des journalistes, auprès des responsables de programmes?
Mes analyses et mes observations portent à la fois
sur lévolution des désignations cest à dire des mots pour
parler des étrangers et sur l'évolution des stéréotypes de l'Autre. Il
faut faire attention à ne pas caricaturer les résultats de nos recherches. Je nai
jamais dit par exemple que lon nemployait plus le terme de travailleurs
immigrés, ce serait ridicule. J'ai simplement montré quil y avait une évolution
quantitative des usages et que dans un média comme Le Monde, il était
intéressant de voir que ces deux dernières années, on trouvait plus souvent les mots clandestin
et sans papier que le mot immigré. Mais s'il est facile de travailler à
partir du CD-Rom du Monde, il est impossible de faire du quantitatif sur l'ensemble des
usages. Une autre facette de mon travail concerne les représentations ou les figures
stéréotypiques qui sont plus générales, et que l'on peut observer à travers d'autres
supports, y compris le cinéma ou la télévision. Lun a un rapport avec
lautre, cest-à-dire que pour moi il y a un rapport entre lévolution
quantitative du vocabulaire, qu'on ne peut scientifiquement constater que sur des micro
corpus et dautre part lévolution des figures archétypales. Mais les
études ne sont pas du même ordre, elles ne peuvent pas prétendre à la même rigueur
méthodologique.
Pour les analyses quantitatives dévolution du lexique qui m'ont permis de constater
le passage de travailleur immigré, à immigré dans une période récente
et la sur-représentation relative de clandestins et de sans-papier,
jai analysé un corpus de presse assez important de 1974 à 1984, puis de 1996. Mes
résultats corroborent les travaux des historiens, en particulier ceux de Gérard Noiriel,
et en même temps entretiennent un certain rapport avec les faits. L'année 1974 marque en
effet la suspension de l'immigration et il y a donc un rapport bien que
décalé dans le temps entre cette évolution législative et l'évolution
lexicale
Pourriez-vous rappeler brièvement les glissements lexicaux qui sont intervenus?
De 1974 aux années 79-80, on observe une grande variété d'usages entre gauche et droite, et surtout à gauche et à l'extrême-gauche, un usage très fort de travailleur immigré. Et puis progressivement à la fin des années 79-80, alors que ce syntagme travailleur immigré était vraiment caractéristique et permettait en somme de situer limmigré parmi les travailleurs, cest-à-dire de le situer pour la gauche dans la classe quelle était censée représenter, on voit ce syntagme progressivement disparaître, en même temps que le mot travailleur disparaît. Un terme unique simpose alors, immigré, en alternance éventuelle avec étranger. Ce que lon voit dans une période beaucoup plus récente, en tout cas dans un journal comme Le Monde c'est que les expressions clandestin et sans-papier viennent concurrencer en fréquence lexpression immigré. On peut donc repérer trois phases: les années 70, les années 80 et puis les années très récentes, cest-à-dire la fin des années 90.
Peut-on établir un lien entre labandon dans les années 80 de lexpression travailleur immigré au profit des termes étranger ou immigré, et les faillites du bloc de lEst?
Cest tout le vocabulaire classiste qui disparaît
à la même période. Bien sûr ce nest pas sans lien.
Le terme salarié a totalement supplanté le terme travailleur dans le
discours social. On ne trouve jamais salarié immigré. Comme si le terme salarié
névoquait pas le travail manuel, comme si le statut social de l'immigré ne lui
permettait pas de prétendre à l'appellation de salarié.
Le travailleur immigré a été la figure vraiment symbolique de
lexploitation capitaliste pour toute une partie de la gauche jusqu'aux élections de
1981. Le travailleur immigré était le symbole autour duquel se menaient les luttes: les
foyers Sonacotra, par exemple. Cest toute une période. Tout cela allait de pair
avec lidéologie marxiste et anticolonialiste de la fin des années 60.
Cette espèce de marécage "centriste" sur le plan sémantique nest-il pas au fond le reflet d'une politique darrêt des immigrations de travail, arrêt qui aurait été intériorisé?
En partie, mais je crois quand même avec un décalage,
parce quen réalité, il ny a jamais eu darrêt véritable de
limmigration y compris légale.
En fait lusage abondant du terme de clandestin par exemple est récent. Dans
les années 80, le discours sur la dénonciation des clandestins nest pas un thème
de gauche répandu. Ce quon trouve, ce sont plutôt des articles sur les immigrés,
sur les problèmes des immigrés. Ceux qui sont à lordre du jour dans les années
80, ce ne sont pas les clandestins, ce sont les beurs des Minguettes, dont une partie sont
des enfants et petits-enfants de harkis. Rappelez-vous la marche des beurs en 1983/84, on
ne peut pas dire que le clandestin soit limage de cette période. Ce qui ne veut pas
dire pour autant quil ny en avait pas. Mais à lépoque on en parlait
moins et on dénonçait le travail au noir plutôt que les clandestins.
Je crois que sil y avait un rapport mécanique entre les faits et le discours, on
parlerait des immigrés qui travaillent, des immigrés qui élèvent leurs enfants, des
petites filles immigrées qui vont à lécole, des petits garçons qui vont à
l'école. Mais le discours politique nest pas fait pour ça et encore moins le
discours médiatique. Je ne suis pas sûre que c'est parce que les clandestins sont plus
nombreux à partir des années 90, quon en parle plus. Au contraire. A mon avis, la
France était plus une passoire dans les années 80 quelle ne lest maintenant.
Mais dans les années 80, cétait une autre figure stéréotypique qui l'emportait,
celle du beur, dun côté et de lautre celle de l'immigré renvoyant toutes
deux à un autre bien installé en France mais avec des problèmes et créant des
problèmes. Ce qui caractérise les années 80, ce n'est pas limmigré qui
travaille, comme dans les années 70, cest limmigré qui pose problème, et
pas encore le clandestin.
Peut-être cela revient-il au fait que dans les années 80, on avait encore des illusions. En matière économique on disait: "On voit le bout du tunnel". La situation sur le marché du travail était certes inquiétante mais pas encore déterminante pour lensemble de la société. Le terme clandestin ne se généralisera quultérieurement, lorsque le travail sera très dangereusement limité pour les résidents légaux. Comment analysez-vous le décalage entre ce que révèle une analyse lexicale du discours et la réalité, elle-même?
En travaillant sur les représentations, on a le sentiment que ce qui est le plus important, en ce qui concerne ces désignations et ces stéréotypes, cest linfluence très forte, dans ces années 80 et 90, de la propagande d'extrême-droite, avec ce quelle a entraîné, à savoir, la course à un certain électorat commun. Dans les années 80, lextrême-droite parlait de limmigration sauvage... Le "clandestin" cest la figure dérivée un peu plus correcte de limmigration sauvage. Je verrais donc dans l'importance prise par la figure du clandestin dans notre discours contemporain, la preuve de lefficacité de la propagande d'extrême-droite, à la fois à travers son propre discours et ensuite dans la reprise par les hommes politiques de ce discours pour justifier des décisions. Plus il y a de charters pour renvoyer les clandestins, plus on en parle et plus cela devient une réalité incontournable. Si l'on parle de clandestins, on les réprime; si on les réprime, on en parle, etc. En fait tous les problèmes politiques et sociaux sont médiatisés, et la logique des médias cest de parler de ce qui ne va pas, de ce qui fait scandale, même si ça ne va pas dans le sens du gouvernement. Les médias ne sont pas aussi suivistes quon limagine. Ce qui les intéresse, cest tout ce qui va parler à laffectif, aux sens Ce qui explique la très grande médiatisation des sans-papiers, au moment de l'occupation de l'église Saint-Bernard. On voit bien que, dans ce cas, les médias ont été favorables aux sans-papiers mais d'une certaine façon, cette médiatisation a renforcé l'image dominante de l'immigré clandestin. Je crois autant à limportance des médias et de leur logique, qui est une logique du spectaculaire, du sensationnel et de laffectif quaux chiffres réels de clandestins (de toute façon impossibles à connaître).
Que révèle la manière dont le "foulard" a été traité par les médias, sur les fantasmes de la société française, sur lIslam, sur les femmes voilées ?
Sur la question du foulard, nous sommes un certain
nombre à avoir travaillé. La façon dont cette histoire de foulard a été traitée par
les médias, est tout à fait caractéristique de cette période. On na jamais dit
que ces jeunes étaient clandestines, ce nétait absolument pas la question. Là où
il y a eu rupture, cétait sur l'imposition à ce moment-là, du terme intégration.par
les milieux politico-administratifs. Il a été très rare que lon puisse observer
l'imposition dun mot, puisquen général, on ne sait pas en remonter la trace.
Là, on voit très bien comment le gouvernement a créé toute une série d'institutions,
(un Haut Conseil... un Commissariat..., un Comité interministériel...) qui toutes
portaient le nom intégration dans leur intitulé. Du coup, on peut voir en
quelques semaines, tous les titres de presse reprendre le mot intégration. Comme
par ailleurs cela a été aussi imposé dans le langage administratif, dans des
circulaires, cest devenu LE terme. De ce point de vue, cest une opération
quon peut juger relativement réussie, puisquelle a écarté la revendication
de linsertion dun côté, vue comme trop communautariste, et de l'autre celle
de l'assimilation. Cétait lépoque où à la Ligue des droits de
lHomme, des philosophes comme Etienne Balibar, militaient pour la "citoyenneté
sans nationalité" et le droit de vote des immigrés aux élections municipales, et
cétait lépoque aussi où la droite libérale était prête à reprendre une
partie des propositions du Front National, en particulier la suppression de certaines
allocations aux étrangers.
Politiquement, l'imposition du terme intégration a donc été une réussite,
puisqu'en somme, autour de ce terme, il s'est réalisé une sorte de consensus provisoire,
en tout cas de la droite et de la gauche parlementaires.
Peut-on dater la naissance du mot intégration?
Non pas la naissance, mais lusage systématique; auparavant l'usage hésitait entre insertion et intégration. Françoise Gaspard a montré comment, après la période de la colonisation où l'on emploie assimilation, droite et gauche, oscillent d'un mot à lautre: les uns emploient insertion quand les autres emploient intégration, et vice versa. Et on a plutôt insertion à partir de 1981, pendant le début du gouvernement de gauche, avec la régularisation des travailleurs immigrés. A ce moment-là les termes qui dominent, dans le lexique de gauche, cest linsertion sociale et culturelle. On passe ensuite à linsertion tout court, et puis le basculement vers l'intégration se produit après 1990, après l'affaire du "foulard".
Lutilisation d'un mot même si elle est porteuse d'avenir est ambiguë. Si lutilisation du mot intégration est arrivée en 1990-91 dans la foulée du "foulard," depuis 1981, il y avait eu quand même une remise en cause de la vieille pratique assimilationniste, avec la reconnaissance du droit à la différence, des radios communautaires, lenseignement des langues dorigine, etc. Ceci montrait que ce que lon souhaitait, cétait une insertion moins mutilante.
Cétait en effet le mot insertion à cette époque.
Mais on a perçu les dangers et lambiguïté dont le mot insertion est porteur. On est venu alors à intégration, parce que lassimilation ancienne manière nétait plus possible. L'intégration permettait justement de ne pas exiger des nouveaux venus une rupture radicale avec leurs origines, et en même temps réaffirmait la prééminence du corpus central des valeurs de la société daccueil. Dans cette mesure, sil comporte des ambiguïtés, comme vous le dites, le terme intégration peut ouvrir une voie. Et au bout il y a le problème du métissage
En tant que linguiste, je ne pense pas que lambiguïté soit forcément mauvaise. Au contraire, on sait très bien que souvent dans les négociations, voire la vie, on ne peut fonctionner quavec un minimum dambiguïté Je ne pense pas que les termes ambigus soient systématiquement à bannir. Je crois que parfois cela permet de faire fonctionner certaines choses, et de laisser le temps... Mais ce que j'ai aussi montré [dans un article], cest que le mot intégration navait pas, pour certains locuteurs, un sens fondamentalement différent du mot assimilation, et que ça pouvait être un cache-sexe pour certains...
Pour Jean-Claude Barreau, par exemple?
Pour lui, et pour dautres. En revanche, cest
une ouverture relativement positive dans cette période-là, parce queffectivement,
on est sorti de quelque chose qui était vécu comme négatif. De cette affaire du foulard
qui était vécue comme une "insulte" à notre vision républicaine de
lécole laïque, on est sorti par un projet, lintégration, même si on ne
savait pas bien le définir, plutôt que par un renvoi, une crispation que Le Pen aurait
pu exploiter plus quil ne la fait. Donc je pense que ça a été relativement
positif, au moins à moyen terme.
Sur la question du métissage, je crois que le problème nest pas tellement de
savoir si on doit opérer un métissage, mais si on doit le dire. Lopérer
cest une autre question, les choses se font delles-mêmes et progressivement.
Je crois en revanche que l'on peut s'inquiéter de la généralisation d'expressions comme
"français dorigine ceci", "français dorigine cela",
"malien d'origine"
Ces désignations ethnicisent de plus en plus et ne
s'accompagnent pas d'un discours franc de la part de la gauche sur le fait que la France
est et sera métissée.
D'un côté, lextrême-droite et la presse dextrême-droite tiennent un
discours sur la dégénérescence de la race française atteinte par limmigration et
sur les dangers du métissage; de l'autre, il n'y a pas vraiment de contre discours.
Certaines analyses sur la télévision ont bien montré combien il était problématique,
dans une société qui fonctionne beaucoup à la représentation, que les "non
blancs", les "black", "beurs" etc. soient complètement sous
représentés. Le "jeune immigré", le "jeune de banlieue", comme on
dit maintenant, ou bien il est en train de faire le rodéo dans les années 80, ou bien il
est dans la film La Haine, ou bien il napparaît pas. Je crois que l'image,
la représentation cest aussi important quun discours théorique.
A propos du discours de Le Pen, les analyses montrent que de toutes façons quand on veut
dire ce que certains appellent la "race", tous les moyens sont bons. Ça peut
être le prénom, ça peut être un "Monsieur Mohamed", ça peut être
"immigré" tout simplement. De linsulte au terme le plus banal, tout peut
servir à renvoyer lautre à sa différence et à le dénigrer. Jai analysé
la façon dont Jean-Marie Le Pen argumentait au moment dun crime raciste.
Cétait un crime qui avait eu lieu à Marseille, contre un jeune comorien qui était
mort, poignardé par des militants du Front National. Et quand il a été interrogé
là-dessus par Gérard Carrerou à 7 sur 7, en 1995, Jean-Marie Le Pen a répondu
en substance: "De toutes façons il ny a pas une victime et deux agresseurs,
il y a trois victimes, trois victimes du climat délétère qui règne dans ces banlieues,
et qui est dû à la très forte immigration; et donc les vrais responsables ce sont les
politiques de droite comme de gauche qui ont laissé venir les immigrés en France".
Cest-à-dire quil requalifiait les données, avec beaucoup dhabilité,
et à la limite c'était l'immigré lui-même qu'il rendait responsable de sa propre mort.
Cest un procédé classique dans les dénégations racistes et cest quasiment
le même principe que l'on retrouve avec la notion de seuil de tolérance,
cest-à-dire l'idée que la cause du racisme cest la présence des races.
Spontanément, nous fonctionnons par catégories. Ce qui fait que quand on pense
"noir", on pense "blanc", et quand on entend "français", on
entend aussi "immigré" en opposition, alors quen fait cest faux
juridiquement, parce que beaucoup dimmigrés sont français. Cest tout le
problème du terme immigré et de son ambiguïté intrinsèque. Le terme américain
émigrant est beaucoup plus satisfaisant parce qu'il renvoie à un acte limité
dans le temps. On ne peut pas être émigrant éternellement, alors qu'on peut être
immigré en France sans avoir jamais migré (les immigrés de deuxième ou troisième
génération).
émigrant par exemple, et comment faire passer cela? Vous dites à juste titre que Le Pen a un argumentaire extrêmement subtil et utilise toutes les ressources du langage mais il sappuie sur toute une série de données qui sont implicitement acceptées par la société. A partir de là, comment agir, surtout quand on voit les imprécisions à gauche. Quelles pistes un linguiste peut-il tracer pour que dautres puissent agir? Faut-il plaider pour lutilisation dun autre mot,
Je crois déjà que la présence de personnages, dans
notre cinéma et notre télévision, dorigine étrangère dans des rôles, je dirais
quelconques, serait un progrès. Cela évolue un peu, mais lentement quand même malgré
la présence dune nouvelle génération de jeunes réalisateurs. Sur le vocabulaire,
cela me paraît plus compliqué: il est impossible dimposer certains termes.
En tant que linguistes, on na pas lhabitude dimaginer une opération
volontaire sur le vocabulaire, on fait même plutôt partie de ceux qui ont dénoncé les
politiques ministérielles de remplacement des mots anglais par des mots français
inventés de toutes pièces. C'est ridicule pour nous, ça na pas de sens,
cest vider une langue de ses apports. Le problème avec le mot immigré c'est
que ce nest pas un terme juridique, cest ça qui est compliqué. Si on s'en
tenait au terme juridique, il ny aurait pas de problème, or le mot juridique
correct, cest étranger. Le problème se pose dans le langage courant. Mais
dans le langage courant le terme le plus fréquent c'est immigré, qui amalgame des
situations complètement différentes.
étranger est clair sur le plan juridique, mais pas dans la pratique, parce que l'étranger peut être immigré ou ne pas l'être Le terme
On ne peut pas être étranger et en même temps français.
Cest la seule différence.
Cest une différence de taille. Je crois que ce nest pas tellement le mot étranger qui pose problème, ou alors labus du mot étrange; si on peut dénoncer l'abus du mot étranger, on ne peut pas dire quand on abuse du mot immigré, le mot étranger ayant vraiment une définition juridique. A partir du jour où quelquun a la carte d'identité française, on na juridiquement plus le droit de lappeler "étranger", tandis quimmigré étant un participe passé, on reste à vie immigré si on a un jour émigré. L'emploi du mot migrant ou émigrant serait une vraie révolution pour les Français. Cela supposerait que l'on prenne en compte le passage et l'acte d'émigration. Si on ne légifère ni sur la langue ni sur les usages, on peut légiférer sur les termes juridiques.
Quelle est limportance des mots? Et plus particulièrement du mot assimilation qui semble frappé d'une grande négativité à gauche? Doit-on préférer la "ghettoïsation" à l'américaine?
Pour nous, les mots sont des actes. Lidée quil y aurait dun côté les actes et dun coté les mots ne tient pas. Parler cest agir. De façon générale, négocier, c'est reconnaître le pouvoir des mots. Historiquement, les mots tuent largement autant que les armes. Si on regarde lhistoire, y compris lhistoire européenne récente, on saperçoit quil y a des accoutumances à des expressions, qui elles-mêmes justifient des actes. Il ny a pas dévolution politique qui nait lieu sans mots nouveaux.
C'est une bataille intéressante, mais il y en a une autre qui nous paraît importante: on peut se battre pour quau niveau des programmes de télévision par exemple, il y ait des documentaires sur les pays dorigine qui montrent les migrants dans leurs habitudes, pas dans leur côté farfelu Ce nest pas en mettant le doigt sur le fait quil y a telle coutume un peu bizarre dans le Haut Atlas quon prendra en compte la réalité du prolétariat de Casablanca, qui se bat pour avoir plus de démocratie et pour gagner sa vie un peu mieux. Et en traitant de cette réalité quotidienne, très proche de la nôtre, dans les pays dorigine, nous pourrons peut-être mieux lutter contre les stéréotypes.
Jy crois plus quau changement de lexique.
Entretien conduit par Robert Bistolfi et Régine Dhoquois-Cohen
Bibliographie :
Bonnafous Simone: L'immigration prise aux mots, Kimé, 1991
Bonnafous Simone: Mots et paroles de l'immigration. Essai de mise en perspective
sur vingt ans, in Revue française des Affaires sociales, 1992
Hommes et migrations n° 1154, Mai 1992: Le poids des mots (dont des articles
de F. Gaspard et S. Bonnafous sur "intégration")
Cahiers de la Méditerranée n°54, Juin 1997: Mots et migrations (édités par le
CMMC de l'Université de Nice Sophia Antipolis).
Télévision d'Europe et immigration, INA 1993 (diffusion La Documentation
française).
MSCOPE-Revue n° 4, Avril 1993: Images de l'immigration dans les médias (CRDP de
Versailles, 3 Bd de Lesseps 78000 Versailles).