Note de lecture
La vie politique au Maroc Bernard Cubertafond L'Harmatttan, Paris, 2001, 173 pages |
Quiconque porte sa réflexion sur la réalité politique du Maroc ne peut
ignorer le fait que son système politique est complexe et hybride. Son régime
spécifique, fruit dune histoire monarchique singulière, ne cesse déchapper
aux catégories et concepts de la science politique et de déjouer les modèles
explicatifs classiques. Ici, probablement plus quailleurs, les écarts sont grands
entre les diverses composantes du discours et de la pratique du pouvoir. En outre, si on
veut vraiment comprendre ce système, peut-on faire abstraction de la place du non-dit, de
limplicite, du secret
qui y tiennent assurément une grande place ? Bernard
Cubertafond nous rappelle, à juste titre, que HassanII, pour se légitimer et réduire
notamment le poids des forces concurrentes, avait en effet mis en scène et interprété
à sa guise tous les répertoires : mythologie historique, reconstruction politique,
bricolage idéologique. Ce roi, despotique et rusé, a refaçonné à son profit une
tradition monarchique et joué sur le très large registre de la tradition et de la
modernité : réactualisation de la mission des alaouites ; imposition des rites
ancestraux au sein de la Cour ; instrumentalisation de la fonction instituante de
lacte dallégeance, Baya ; diffusion des rituels de
vassalisation ; mais aussi ouverture au monde, libéralisation économique, dialogue
cuménique
Alors, sinterroge lauteur, sagit-il de «traditions modernisées»
ou de «greffes modernes traditionalisées» ? Lintérêt du livre de
Bernard Cubertafond consiste précisément à apporter des éclaircissements très utiles
au lecteur à ce sujet. Pour élucider les questions des soubassements du régime, du
fonctionnement de la vie politique marocaine et de son avenir, lauteur, en deux gros
chapitres fort bien agencés, analyse :
1. les fondements modernisés du système (formes dallégeance, Makhzen
contrôleur et pourvoyeur de biens, types de légitimités : historique, charismatique et
religieuse) puis,
2. les greffes constitutionnelles (constitution royale, jeux partisans, caractère
composite des partis, relations alternatives dopposition et dappui entre le
palais et les partis dopposition, fonctionnement et signification des suffrages
populaires).
Ainsi, on comprend mieux pourquoi le Maroc nest pas à proprement parler une
monarchie constitutionnelle, dans la mesure où le roi qui détient un pouvoir
symbolique, religieux, et un pouvoir actif règne et gouverne. Ce nest pas
non plus une démocratie : lalternance, le référendum, le suffrage universel, un
système partisan pluraliste, la liberté de la presse existent, mais peuvent être
souvent considérés comme de simples formes modernisées dallégeance au roi. Ce
nest pas exactement une théocratie, car si le roi est «Commandeur des croyants»
et si lislam reste, en particulier dans le domaine du statut personnel, matrice
législative, les deux sphères celle du spirituel et celle du politique
sont tout de même relativement séparées et le débat reste toujours ouvert sur
linterprétation des normes. Il ny a pas non plus de despotisme éclairé, car
la monarchie est gouvernante et non symbolique ; le dernier mot appartient au roi, mais
lopposition est réintégrée au jeu politique ; le Makhzen domine, mais tente
constamment sans toujours y parvenir dailleurs de convertir les
contestations en énergie constructive.
Lauteur sinterroge, enfin, sur le fait de savoir si lavènement de
Mohamed VI va au-delà dun simple changement dimage consacrer un
changement de fond, cest-à-dire une rupture radicale qui transformerait la dynastie
alaouite en monarchie symbolique et en démocratie parlementaire. Il est indéniable que
lon assiste, avec Mohamed VI, à lémergence dun climat plus apaisé ;
ses premiers actes ont affranchi les Marocains de la peur ; la citoyenneté enregistre des
avancées, certes insuffisantes, mais indéniables et sans doute irrévocables ; les
citoyens font lapprentissage de la liberté et de lEtat de droit ; le pouvoir
makhzénien en surplomb, naguère répressif, voire cruel, ne fonctionne plus à la
terreur, mais à la séduction ; les Marocains osent afficher leurs droits et leur parole
se libère
Mais deux ans à peine se sont écoulés depuis laccès du nouveau
souverain au trône, et lon croit discerner un grand malaise et même une immense
déception. Cest en tout cas ce que signale un autre ouvrage tout aussi passionnant,
paru récemment (Jean-Pierre Tuquoi, Le dernier roi. Crépuscule dune dynastie,
Grasset, 2001).
La thèse de Bernard Cubertafond reste néanmoins moins pessimiste que celle de J.-P.
Tuquoi ; il naffirme pas que nous assistons au «crépuscule» de la dynastie
alaouite. Mais, là où les deux auteurs se rejoignent, cest sur la nécessité pour
les dirigeants marocains de renouer avec léthique de responsabilité et
lexigence de justice sociale. Cest dans les aspirations populaires, rappelle
Bernard Cubertafond, que lautorité royale doit chercher ses orientations et ses
lumières, faute de quoi ce peut être le coup dEtat (comme en 1971 et 1972),
lémeute insurrectionnelle (comme en 1965, 1981, 1984 ou 1990) ou, plus
sournoisement, un lent divorce entre la population et la monarchie. Tout le monde attend
des signes forts dévolution pouvant se manifester sur plusieurs registres : les
avancées de lEtat de droit ; lallégement de la scène protocolaire
(baisemain et pouvoir royal prépondérant) ; la scène gouvernementale, le roi pouvant
donner plus de pouvoir au Premier ministre ; la scène religieuse (réforme des
institutions islamiques et modalités dintégration des islamistes). Il sagit
surtout de lutter efficacement contre les inégalités sociales devenues insupportables.
Il sagit également de rompre avec la culture de la soumission, la prépondérance
royale en tout, la subordination des «sujets» qui est incompatible avec la notion de
souveraineté des citoyens. Auparavant, le pouvoir avait volontairement affaibli les
partis, doù leur déficience et les carences de la culture civique et
démocratique. Mais largument de limmaturité pour accéder à la démocratie
nest pas valide. Les citoyens ne sont guères responsables de leur dénuement
matériel et culturel ni de la crise de linstitution scolaire, dont la réforme
savère aujourdhui urgente, car elle est indispensable précisément à la
diffusion de la culture démocratique. Mais peut-on décréter la démocratie et
lEtat de droit immédiatement ? Lauteur, qui constate une indéniable
«démakhzénisation» des esprits, ne croit guère aux «avancées démocratiques
impressionnantes». Il faut pourtant, affirme-t-il, partir de considérations
triviales. «Dabord, les libertés «réelles», concrètes, cest avant
tout ce que veulent les gens : avoir plus de pouvoir sur sa propre vie, ne plus la subir,
exister enfin face aux administrateurs et aux notables et à tous les tuteurs/exploiteurs,
ce qui suppose davoir la protection de lEtat et les moyens matériels de
vivre. Plutôt que transformer le système politique dont on saccommode, changer au
moins un peu la vie, et ouvrir des perspectives de travail rémunérateur, et donc la vie
familiale normale, à limmense jeunesse, et pas seulement aux privilégiés. Tel
est, loin du jeu des partis, lespoir suscité par Mohamed VI et la seule parade
anti-extrémiste efficace : agir pour les déshérités».
Au total, le livre de B. Cubertafond est stimulant, dun style à la fois rigoureux
et clair, ne sacrifiant guère aux simplifications abusives.
Abderrahim Lamchichi