Note de lecture parue dans le N°47
Les Algériens au café Textes rassemblés par Leïla Sebbar et et dessins de Sébastien Pignon Al Manar, 2003, 93 pages, 18 euros |
Les Algériens au café est un bel objet : le livre,
composé sur papier ivoire, rassemble huit nouvelles originales d’écrivains
algériens (Azouz Begag, Jamel-Eddine Bencheikh, Albert Bensoussan, Maïssa Bey,
Vincent Colonna, Mohamed Kacimi, Nourredine Saadi et Leïla Sebbar) et des
dessins à l’encre de Sébastien Pignon.
Tous les récits, qu’ils soient autobiographiques ou de fiction, se situent
autour du café, endroit à la fois familier et mythique, lieu de rassemblement
irremplaçable des hommes d’Afrique du Nord. En quelques pages, les auteurs
esquissent un moment particulier et cependant toujours répété, car le café est
le lieu de la routine, de l’habitude mais aussi du fantasme pour ceux qui ne
peuvent y entrer. La petite fille de l’histoire de Vincent Colonna s’imagine
pénétrant dans le café, Maïssa Bey crut longtemps que le café maure était un
«café mort», qu’ainsi le lieu de rendez-vous des hommes correspondait au
cimetière, lieu de rencontre des femmes.
Dans le café, tout se sait et tout se colporte, avec cet humour pince sans rire
typique, familier, transporté avec soi partout, même et surtout dans la misère.
Car il y a le café en Algérie, où les hommes voient revenir ceux qui vivent «labachinou»
dans l’Isère, avec leur pauvre arrogance comme le raconte Mohamed Kacimi, et
puis il y a aussi le café en France, qui devient la maison des Algériens de la
première génération, le café qui est pour eux ce qui reste du pays natal.
Les huit écritures sont différentes et pourtant réitèrent un ensemble de
mouvements immémoriaux, comme le geste de poser les dominos ou de boire
lentement un café. De même les dessins croquent, de quelques traits à l’encre de
Chine, les attitudes, les posture qui semblent avoir été prises sur le vif. Ils
n’illustrent pas précisément les nouvelles mais en forment un contrepoint
émouvant, ils saisissent ces hommes, vieux pour la plupart, intemporels et
retrouvant où qu’ils soient, chez eux, en Algérie ou en France, les mêmes
habitudes et la même solitude, le même bruit et le même silence.
Catherine Dana