Note de lecture parue dans le N°32
| Monarchie et islam
politique au Maroc Mohamed Tozy Presses de Sciences Po, Paris, 1999 |
Dans cette excellente et stimulante sociologie historique du Maroc, Mohamed Tozy
(professeur de sciences politiques à lUniversité Hassan II de Casablanca, déjà
connu pour ses nombreux travaux, portant notamment sur les associations de prédication,
les élites islamistes et le champ religieux au Maroc) analyse en profondeur les
fondements de la culture politique marocaine. Il nous permet de mieux comprendre comment
la société marocaine a progressivement construit son univers politique et comment elle
pense son rapport au pouvoir. Il rend compte de laptitude du système à perdurer et
à gérer de façon efficace un certain nombre de ruptures. Il tente, enfin, une
évaluation du processus de réforme qui a débuté dès le début des années 1990
aboutissant à la transition politique actuelle. Le livre sarticule autour de trois
axes principaux de recherche : lanalyse historique de lémergence du pouvoir
makhzénien et la diffusion dune culture de lautoritarisme et de la servitude
; lanalyse du mode de fonctionnement du champ politique ; et, enfin,
linventaire des éléments de rupture et de continuité dans la remise en cause
politique et théologique du système traditionnel, à travers létude des
mouvements islamistes marocains.
Lanalyse historique de lémergence et du fonctionnement du système
makhzénien incite Mohamed Tozy à mettre en lumière les mécanismes de domination qui
aboutissent à un jeu complexe et subtil articulant des modalités «traditionnelles» de
domination et des expressions institutionnelles modernes (coexistence de couples comme le Makhzen
et la monarchie constitutionnelle, les notions de sujet et de citoyen,
etc.) Il sagit, ensuite, à travers lanalyse du fonctionnement du champ
politique dans lequel le référentiel islamique joue un rôle important ,
daxer la réflexion sur les référents symboliques et les stratégies de
légitimation. Lhistoire du rapport de lEtat marocain aux expressions
religieuses concurrentes met en évidence une relation ambivalente, due en partie au
caractère composite du bloc au pouvoir. Chaque acteur politique développe une stratégie
spécifique qui répond au mieux à ses intérêts particuliers. Le roi, dont la
légitimité est essentiellement religieuse, ne peut, de par son statut de amîr
al-mouminîn (Commandeur des croyants), accepter de reconnaître explicitement
les expressions concurrentes de lislam. Cela équivaudrait à reconnaître dans la
communauté un schisme qui entamerait sa vocation monopolistique et affaiblirait la
légitimité chérifienne. A un autre niveau, ladministration se consacre à sa
mission de contrôle et de prévention de tout mouvement à vocation religieuse, à
travers la formation des clercs et lextension contrôlée de la construction des
mosquées. Le roi-sultan, dans sa quête de légitimité religieuse réécrite et
aseptisée, combine avec un certain savoir-faire les registres hagiographique, juridique
et théologique. Il le fait dans deux directions : politique (affaiblissement des clercs
et entretien du pluralisme religieux) et doctrinale (monopolisation de
linterprétation de la religion et sacralisation de la personne du descendant du
Prophète). La réhabilitation de la baya (allégeance), élément
constitutif du pouvoir politique, a permis de réduire la place du droit positif et
den faire la simple mise en forme institutionnelle dune légitimité
historique. Les autres acteurs naccèdent au champ politique quà partir du
moment où ils en acceptent les règles du jeu ; la forme du régime a finalement le même
statut que la religion : elle relève de lordre de lindiscuté ; la personne
royale est sacrée et inviolable ; elle ne peut faire lobjet daucune critique
; les décisions du roi sont inattaquables en justice et sont supérieures à toutes les
normes produites par lEtat. Par conséquent, les multiples projets de réforme du
système, qui avaient, depuis de longues années, pour objectif de déboucher sur
linstitutionnalisation de lalternance politique, ont tous achoppé sur cette
acception particulière des fondements du pouvoir. Prétendant que cest une simple
question de «réglage» dans la distribution des rôles et des portefeuilles
ministériels, les partis politiques ont longtemps hésité à poser explicitement la
question de la séparation des pouvoirs et de la limitation des responsabilités du roi.
Les acteurs politiques recherchaient avant tout une place dans les divers réseaux de
clientèle et des positions de pouvoir leur permettant de contrôler de lattribution
des multiples ressources matérielles ou symboliques ou den bénéficier. Les
stratégies poursuivies par les divers groupes sociaux (partis politiques, tribus,
associations, élites intellectuelles ou économiques... ) oscillaient entre la proximité
de lespace despotique (le Palais), génératrice dautorité et
dinfluence, et la dissidence relative. Le réglage du système se faisait par la
circulation contrôlée entre les lieux de dissidence et les lieux de proximité, entre la
cour et la tribu. En explorant les mécanismes de cette dynamique, on
comprend mieux la capacité du Makhzen à saccommoder de poches de
résistances traditionnelles et modernes (Ulamâs frondeurs, intellectuels
dissidents, syndicats, collectivités locales ...) et à les convertir en soutien.
Enfin, louvrage sattache à faire linventaire des éléments de rupture
et de continuité dans la remise en cause politique et théologique du système, à
travers létude des mouvements islamistes marocains. Lauteur nous rappelle
dabord que comme dans dautres pays arabes , ces mouvements
religieux aux caractéristiques sociologiques iné-dites (jeunesse scolarisée et urbaine)
ont su allier la réappropriation de la compétence exégétique et la rupture avec les
filières de lestablishment religieux. Il ne sagit pas darchaïsme ; il
est plus pertinent dy voir un phénomène accompagnant la crise dEtats qui ont
failli à leurs fonctions dallocation des ressources et de régulation des
intérêts concurrents. La montée en puissance de ces mouvements nen est
quune des conséquences. Elle rend compte, plus que toute autre, de la demande
massive de redéfinition des contours dun nouveau champ politique moderne. Au Maroc,
la réactivation, par les islamistes, de cette demande de changement sest longtemps
traduite par la critique de la compétence exégétique des Ulamâs officiels et la
remise en cause du monopole de la monarchie. Mohamed Tozy constate cependant quen
quinze ans le corpus idéologique des islamistes a beaucoup évolué sur des questions
aussi importantes que la démocratie, le pluralisme, la participation politique, etc. Des
pages de son livre sont consacrées à létude dun champ islamiste dont
lauteur nous montre quil est tout en nuances. Létude des principaux
mouvements Al-Adl wal-Ihsân (Equité et don de soi) ; Jamâat
al-Islâh wat-Tajdîd (Réforme et renouveau) ; Jamâât at-Tablîgh
(Groupes de Prédication) permet de restituer la complexité du champ religieux et
du jeu politique, la place quy tient lislamisme et les raisons qui expliquent
que le Maroc a pu éviter une négociation violente du changement politique. Létude
monographique consacrée à ces mouvements montre, en outre, des éléments de rupture
entre la culture du pouvoir et celle des islamistes mais aussi de fortes continuités.
Ainsi que lobserve Mohamed Tozy, léventail des relations de pouvoir
développées par les islamistes eux-mêmes est très large : il va du type «archaïque»
où le cheikh commande ses troupes et coopte ses lieutenants en invoquant
un «don de Dieu» au «gouvernement collégial» dune «aristocratie de
quadragénaires» qui nourrissent une réelle méfiance envers la masse des fidèles dont
ils redoutent l«inculture». Les islamistes eux-mêmes sont donc imprégnés de
culture makhzénienne autoritaire qui ne laisse aucune place à linitiative
des croyants, quils soient sujets du roi ou de Dieu. Toutefois fait observer
lauteur linfluence de ces mouvements religieux ne saurait occulter un
autre fait social important : le recul de la religion dans plusieurs secteurs de la vie
sociale. En cinquante ans, en effet, le Maroc, à linstar des autres pays musulmans,
a subi de profonds changements.
Une longue et très intéressante conclusion permet, enfin, à lauteur
danalyser les principales transformations en cours dans le système politique
marocain, leurs limites et leurs chances de réussite. Il rappelle que lalternance
actuelle a été inscrite dans lagenda royal depuis de longues années ; elle
répond à des attentes dune société qui a connu des mutations considérables. Les
nouvelles élites, plus jeunes, moins marquées donc par la «culture makhzénienne»,
ouvertes sur lOccident, aspirent à des changements profonds et irréversibles
même si linitiative royale est toujours déterminante dans la conduite du
jeu politique (louvrage de Mohamed Tozy est paru avant le décès du roi Hassan II).
De son côté, lopposition, en redéfinissant dès les années 1980 de nouvelles
perspectives stratégiques, a éliminé définitivement loption putschiste et
inscrit désormais son projet de réforme dans le cadre de la monarchie parlementaire. Le
renouvellement de la classe politique demeure cependant un défi difficile à relever :
son vieillissement saccompagne dune rupture de plus en plus profonde avec les
nouvelles générations. Le second défi concerne le champ social ; il sagit plus
précisément des écarts trop criants de richesses et de lextrême pauvreté qui
affecte encore de larges secteurs de la société.Le livre de Mohamed Tozy est rigoureux,
documenté et passionnant ; il constitue désormais une référence incontournable
pour tous ceux (spécialistes ou non) qui sintéressent au Maroc.
Abderrahim Lamchichi