Confluences Méditerranée                                   N°24                                Hiver 1997-1998

 


Les immigrés
entre imaginaire et droit

Dossier préparé par Jean-Paul Chagnollaud

 

Entre imaginaire et droit
(N°23, Automne 1997, 2 pages)

Jean-Paul Chagnollaud

Au moment (en décembre 1997) où nous écrivons ces lignes de présentation, le débat sur les projets de loi sur la nationalité et les conditions d’entrée et de séjour des étrangers se poursuit au Parlement. Même si les grandes lignes se dessinent déjà, il n’est pas question de dresser le bilan d’une réforme encore en discussion. De toutes façons, ce n’était pas notre intention au départ car nous avons plutôt cherché à nous situer sur un autre plan.

Au delà du débat aussi intéressant soit-il, il existe, en effet, un système de représentations des immigrés plus ou moins diffus qui brouille et donc complique les analyses rationnelles et les choix politiques. Ces déformations de l’image de l’Autre ont évidemment toujours existé mais, depuis un certain nombre d’années, elles ont pris une plus grande importance car elles ont imprégné toute la sphère politique au point que les questions de l’immigration et de la nationalité sont devenues un enjeu de politique intérieure où presque tous les acteurs (de gauche comme de droite) se sentent mal à l’aise pour défendre des positions allant à l’encontre d’une idéologie dominante globalement hostile à l’égard des étrangers.

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Des mots pour le dire
(N°24, Hiver 1997-1998, 10 pages)

Entretien avec Simone Bonnafous
Conduit par Robert Bistolfi et Régine Dhoquois-Cohen

    Simone Bonnafous est linguiste et professeur en Sciences de l'information et de la communication. Elle est l'auteur de L'immigration prise aux mots, publié en 1991 aux Editions Kimé et de nombreux articles sur ce sujet, notamment dans la revue Mots qu'elle anime. Comment les désignations de l'immigré dans la presse ont-elles évolué ces dernières années?

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L'irruption du thème de l'immigration dans les médias
(N°24, Hiver 1997-1998, 16 pages)

Yvan Gastaut
(Chercheur à l'Université de Nice, CMMC)

    Il n'est pas rare de considérer que la question de l'immigration en France n'est devenue médiatique qu'avec la montée du Front national au milieu des années 80. Une étude plus fine des réactions de l'opinion sur l'ensemble de la Vème République permet de nuancer cette affirmation. Le moment d'émergence correspond plutôt au début des années 70: à travers la presse, la radio ou la télévision, les Français se familiarisent avec un sujet peu d'actualité jusqu'alors.

 

 

Le regard et la voix
(N°24, Hiver 1997-1998, 2  pages)

Abdelkader Djemaï
(Ecrivain, derniers titres parus, aux Editions Michalon : un été de cendres, Sable Rouge, Camus à Oran.
Son nouveau roman 31 rue de l'Aigle paraîtra en février 1998 aux mêmes éditions)

    Près de quarante années après, j'entends encore la voix de ma grand-mère qui pleurait à chaudes larmes sur le sort de son fils aîné parti travailler dans le Nord de la France, loin derrière cette Méditerranée dans laquelle, poids des traditions oblige, elle ne s'était jamais baignée.

    Sa voix, bien sûr émouvante et inquiète, disait, comme d'habitude, la peur de le voir dévorer par França, cette ogresse boulimique, qui mange, outre fils de famille, du halouf, du cochon et qui faisait la guerre à son pays. La peur aussi qu'il prenne froid, qu'il se nourrisse mal, et qu'il tombe malade, sans personne pour le soigner. Elle craignait également qu'il épouse une Française, une gaouria et finisse, comme tant d'autres malheureux, par perdre son âme, si ce n'est sa santé dans un travail pénible et dangereux, celui naturellement de mineur, dans la région de Béthune...

 

 

L'Europe et les étrangers : anti-humanisme
et retour de l'archaïsme ? 
(N°24, Hiver 1997-1998, 5 pages)

Ali Mezghani
(Professeur à la Faculté des Sciences Juridiques, Politiques et Sociales de Tunis, Tunis II)

    Le statut de l'étranger a une histoire presque linéaire. Cette histoire est celle de la reconnaissance progressive de sa personnalité juridique. En tant qu'Homme, rien ne pouvait, ne devait plus le distinguer en droit, des nationaux membres de la communauté. Quel est le statut accordé aujourd'hui par les pays européens à l'étranger? Et les étrangers sont-ils tous égaux devant ce droit ou bien existe-t-il des traitements différents et selon quels critères?

 

 

"Cette étrange étrangeté" :
les représentations françaises de l'islam
(N°24, Hiver 1997-1998, 18 pages)

Jocelyne Césari
(Chercheur au CNRS-IREMAM)

     Il est toujours surprenant de constater à quel point la perception dominante de l'islam l'érige en "étrange étrangeté" comme si entre "eux et nous" il n'y avait aucune valeur partagée alors que l'islam n'est jamais que la troisième branche du tronc monothéiste. Les valeurs de l'islam sont donc similaires à celles des autres religions monothéistes, et pourtant surgit régulièrement la vision d'une religion radicalement opposée et combative vis-à-vis de nos valeurs "judéo-chrétiennes". Il faut en chercher les raisons dans une histoire faite de confrontations entre l'Europe et le monde musulman dont l'espace méditerranéen a été le décor principal depuis l'époque médiévale.

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Eloge du Levantin
(N°24, Hiver 1997-1998, 6 pages)

Claude Liauzu
(Professeur à l'Université Paris VII-Denis Diderot
Responsable du réseau de recherche Migrations Echanges et Développements méditerranéens)

     Bien plus encore que d'une législation, dont on peut discuter la nouveauté, notre société a besoin d'une culture de l'immigration, c'est-à-dire de (re)connaître cette part d'elle-même qu'est l'étranger. Et cela plus que jamais à une époque d'accélération de la mondialisation, de la mobilité des hommes comme des produits et des flux immatériels, d'amplification du cosmopolitisme. Sur tout cela la longue histoire de la Méditerranée fournit matière à réflexion.

 

 

Le légendaire Sarrasin : quelques enjeux de mémoire 
(N°24, Hiver 1997-1998, 10 pages)

Karine Basset
(Laboratoire SEDET, université Paris VII)

     Ce que les folkloristes dénomment le "légendaire sarrasin" est l'ensemble des récits de tradition orale et écrite autour du thème des Sarrasins, ces Arabes musulmans venus, au VIIIème siècle, à la conquête de ce qui ne s'appelait pas encore l'Europe. Il semble que la figure du Sarrasin soit passée dès le moyen-âge dans la tradition populaire occidentale; Maxime Rodinson a ainsi pu évoquer l'existence de "tout un folklore très répandu en France, qui signale un peu partout des traces d'anciennes présences sarrasines, thème repris et développé par les vieux historiens et notamment les hagiographes" .

 

 

Grèce : De "soi" à "l'autre"
(N°24, Hiver 1997-1998, 8  pages)

Christina Papadopoulou
(Journaliste grecque, spécialiste du Moyen-Orient)

   Traditionnellement pays d'émigration, la Grèce se transforme aujourd'hui en pays d'accueil d'immigrés. Si les Grecs n'ont pas tardé à développer des réflexes xénophobes, ce ne sont pas les Arabes qui sont visés, mais les Albanais. L'islamophobie est encore relativement limitée en Grèce, même si la corrélation entre islam et Turquie est bien présente.

 

 

 Immigration : quelle politique?
(N°24, Hiver 1997-1998, 8 pages)

Enrico Pugliese
(Chercheur, Italie)

    Les premières arrivées significatives d'immigrés en Italie datent des années soixante-dix. Il s'agissait, au début, de deux grandes composantes de forte spécialisation et géographiquement localisées: d'une part l'immigration des employées de maison provenant d'une multitude de pays (Erythrée, Salvador, Cap-Vert et Philippines), concentrée dans les grandes zones métropolitaines du pays; d'autre part, le flux de travailleurs tunisiens vers la Sicile, où, initialement ils n'étaient occupés qu'à des activités de terrassement, et, par la suite, à la récolte de produits agricoles. Puis vont s'étendre aussi bien l'éventail des nationalités, que le nombre des régions italiennes concernées, et enfin, la gamme des emplois. Ainsi pénétrent, par vagues successives, des travailleurs provenant des pays de l'Europe de l'Est (déjà les Polonais et les Yougoslaves dès la fin des années soixante-dix, puis à la fin des années quatre-vingts les Albanais, les Roumains et d'autres), de l'Amérique latine (selon un flux continu et relativement modeste), de l'Asie (les Philippins toujours les plus nombreux, suivis, par phases successives, de Pakistanais, Indiens, Sri Lankais, dont de nombreux Tamouls, Chinois et Bengalais), et surtout de l'Afrique.

 

 

Les journaux italiens à la chasse à l'"étranger"
(N°24, Hiver 1997-1998, 4 pages)

Marcello Maneri
(Sociologue de la communication; Université de Milan)

    Une étude de l'université de Milan dévoile les mécanismes "interférentiels " de l'information: comment se fait-il que quelques milliers de réfugiés albanais aient pu être décrits par la presse comme une énorme invasion de nature presque criminelle? Pourquoi, contrairement à un passé récent avons-nous lu, même dans la grande presse modérée, des titres alarmistes et criminalisants?

 

 

Le devoir de mémoire
(N°24, Hiver 1997-1998, 2 pages)

Joss Dray et Samia Messaoudi

Les écrans de télévision nous livrent quotidiennement, sans commentaire de transition, une profusion d'images d'actualités : réfugiés et population affamée en Afrique, grèves de la faim et manifestations des "sans-papiers", massacres en Algérie, jeunes filles portant le foulard, guerre civile au Zaïre, violences en banlieue...
Cet amalgame de situations que viennent rythmer les discours pour les révisions des lois sur le statut des étrangers ou le code de la nationalité, forge une image figée et unique des immigrés. "Ils sont d'ailleurs, ils sont autres".

Tirailleurs en août 1917

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Grève à Talbot, Poissy 1982

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Manifestation au foyer Bisson à Belleville en 1990

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Le regard de l'autre
(N°24, Hiver 1997-1998, 5 pages)

Dominique Noguères
(Avocate, membre du Comité central de la Ligue des droits de l'homme)

    Pour répondre au délicat problème de concevoir ensemble identité et changement, un philosophe logicien reprend l'histoire du Bateau de Thésée. Plutarque a raconté que les Athéniens ont longtemps conservé le bateau du fameux Thésée, "en ôtant toujours les vieilles pièces de bois à mesure qu'elles se pourrissaient et en y remettant des neuves en leur place" et, dit Plutarque, "les uns maintenaient que c'était un même vaisseau, les autres, au contraire, soutenaient que non". La question est celle de la limite: à partir de quelle planche neuve ajoutée le bateau a cessé d'être le bateau de Thésée pour devenir un bateau neuf?

    Par cette parabole se pose toute la question du changement et de l'identité de l'individu étranger venant s'installer dans un pays. En s'installant reste-t-il le même, ou devient-il un autre? Quel regard porte-t-on sur lui? Quel regard porte-t-il sur lui-même?

 

 

Les lois en discussion sur la nationalité, l'entrée et le séjour des étrangers
(N°24, Hiver 1997-1998, 6 pages)

Argumentaire de la Cimade, la Ldh et le Mrap

    Le parlement va être saisi de deux projets de loi. Le premier concerne le statut des étrangers en France et le droit d'asile, le second les conditions d'acquisition de la nationalité française.

    Ces projets, établis pour l'essentiel à partir du rapport de Patrick Weil, à la demande du Premier Ministre, prétendent rompre avec les lois adoptées en 1993 et 1997.

    Nous n'avons pas le sentiment qu'il en soit ainsi.

 

 

Un syndrome post-colonial
(N°24, Hiver 1997-1998, 6 pages)

Entretien avec Claude Goasguen
Conduit par Jean-Christophe Ploquin

    Secrétaire général de l'UDF, député (Force démocrate) de Paris, Claude Goasguen critique la politique de l'immigration définie par le ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement. Il craint que l'élargissement du droit au regroupement familial ne provoque de nouveaux flux migratoires et n'alimente la propagande du Front national. Reprochant aux élites un français, l'ancien ministre pour la Réforme de l'État, la Décentralisation et la Citoyenneté d'Alain Juppé (1995-97) plaide pour une gestion rationnelle de l'immigration, en fonction des besoins du pays et qui n'attente pas au rayonnement international de la France.

 

 

Respecter les principes fondamentaux
(N°24, Hiver 1997-1998, 8 pages)

Entretien avec Michel Dreyfus-Schmidt
Conduit par Jean-Paul Chagnollaud

    Vice-président du Sénat et sénateur socialiste, Michel Dreyfus-Schmidt s'est exprimé avec force dans un article paru dans Le Monde avant que le débat sur l'immigration et la nationalité ne soit vraiment engagé. Il s'y montrait critique en reprochant aux textes alors en préparation de ne pas se démarquer suffisamment de la législation conçue par Charles Pasqua et Jean-Louis Debré. Il a accepté de nous donner son point de vue alors que ces textes commençaient à être discutés au Parlement.

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Actuel

 

 

Patrimoine urbain à Beyrouth après la guerre :
entre modernité et tradition
(N°24, Hiver 1997-1998, 14 pages)

Eliane Gebrane-Badlissi
(Sociologue et urbaniste, Beyrouth)

    Actuellement, on ne conçoit la reconstruction au Liban que liée à une modernité architecturale. Cette modernité doit être définie dans un contexte spécifique qu'est l'agglomération de Beyrouth liée aux dynamiques internes du pays. Si cette reconstruction nous paraît nécessaire et indispensable; elle soulève de nombreux problèmes notamment sur la question de la préservation du patrimoine. Ne peut-on pas reconstruire selon les nouvelles technologies sans toutefois rompre avec les traditions libanaises et la mémoire de la ville? Rétablir un certain équilibre afin d'allier la tradition avec la modernité?

Mairie de Beyrouth

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Oslo ou l'éphémère dénominateur commun israélo-palestinien
(N°24, Hiver 1997-1998, 4 pages)

Frédéric Encel
(Enseignant au Centre de Recherches et d'Analyses Géopolitiques de l'Université Paris VIII
Auteur d'une thèse intitulée: Géopolitique de Jérusalem,  parue chez Flammarion, mars 1998)

    Depuis son accession au pouvoir en Israël en mai 1996, Benyamin Netanyahou fait figure d'obstacle majeur à l'avènement de la paix au Proche-Orient, sorte de tempête belliciste après le beau temps travailliste. Une impression renforcée par le retard accumulé dans le calendrier des pourparlers israélo-palestiniens et, entre autres initiatives, par l'ouverture des travaux de construction d'un nouveau quartier juif à Jérusalem-Est, le 18 mars 1997.

 

 

Confluences culturelles

 

"Le pays dans leur bouche" Moussa Lebkiri
(N°24, Hiver 1997-1998, 8 pages)

par Dominique Le Boucher
(Critique littéraire)
et Jacques Dumont
(Journaliste)

    De la terre d'ici à la terre de là-bas, il n'y a qu'un pas, qu'un pas de sept lieues qu'il suffirait de voler aux pieds de l'ogre pour rejoindre ses racines. Il n'y a qu'un pas, il n'y a qu'un mot à dire peut-être, afin que l'absence d'origine se transforme d'un coup de baguette magique en origine de l'absence. "Amachaou: c'est mon histoire", ainsi parlerait-il, le jeune Maghrébin de Nanterre, "Nanterre-terre-rien... N'enterre-pas-ta-vie!", ou d'ailleurs, s'il pouvait tenir un instant dans sa bouche la langue des histoires de Kabylie, langue dans laquelle on peut s'asseoir auprès du kanoun.

    Les conteurs portent le pays dans leur bouche. Ils habitent l'espace magique de l'histoire et le temps qu'il a fallu que prennent les hommes pour l'écouter. Les hommes partent, quittent la terre où ils sont nés, tranchent le fil qui tissait les burnous et les couvertures. La place du village est désertée, c'est la trajectoire de l'exil. Le conteur est celui qui va renouer le fil avec le pays mythique, avec une culture, avec une langue par la cérémonie du retour imaginaire quelque part. Pour la langue berbère, l'enjeu est encore plus grand, puisqu'il n'existe pas d'écriture. Ce n'est donc qu'au travers de l'oralité qu'elle a pu se transmettre jusqu'à l'oreille de Moussa Lebkiri écrivain algérien né en 1952.

 

 

Chrétiens et musulmans dans les banlieues de France
"Nous avons tant de choses à nous dire"

(N°24, Hiver 1997-1998, 8 pages)

Entretien avec Rachid Benzine et Christian Delorme
Conduit par Nadia Khoury-Dagher

    Rachid Benzine, 26 ans, Français d'origine marocaine, est enseignant dans les banlieues de Trappes, où il a grandi depuis son arrivée en France, à l'âge de 8 ans. Elevé et engagé dans la foi musulmane, il est également engagé, sur le terrain, dans le dialogue inter-religieux. Christian Delorme, 46 ans, prêtre dans le diocèse de Lyon, est aussi connu sous le nom de "curé des Minguettes". Impliqué depuis des années dans les combats pour la reconnaissance des droits des immigrés, il est également membre du Haut Conseil à l'Intégration. Tous deux bien enracinés dans leur foi respective, ils attestent que les deux religions peuvent s'éclairer mutuellement, et montrent dans un ouvrage récent (Nous avons tant de choses à nous dire, Albin Michel, 1997) comment le respect de l'autre dans sa foi (ou dans son incroyance) est la seule voie vers un "mieux-vivre ensemble".